Ils furent encore obligés, en gagnant les Ports, de s’ouvrir des passages l’épée à la main, à travers les bataillons ennemis qui les harcellerent jusqu’à leurs vaisseaux. La fureur des Rats ne s’en tint point-là encore ; [82]les Insulaires embarqués, ils entrerent avec rage dans les maisons, & y mangerent jusqu’aux métaux, le fer, le cuivre, l’or, l’argent, tout fut dévoré.
[82] Pline & Ælien disent que les Rats mangerent de l’or & de l’argent dans l’Isle de Gyara pour satisfaire leur inclination naturelle à voler.
Ce trait merveilleux, est expliqué differemment par les Historiens ; pour moi je pense que ce prodige ne doit pas être attribué à la faim, mais plûtôt à une sage précaution : à l’exemple de ceux qui avoient rongé les cordes des Arcs, & les Couroyes des Boucliers des Assiriens ; ils penserent peut-être qu’il faloit dévorer les Arsenaux, & tout ce dont on pouvoit fabriquer des armes contre eux, afin de pouvoir combattre avec avantage leurs ennemis s’ils venoient à rentrer dans l’Isle, ou du moins leur ôter la superiorité des armes.
Ce que je viens de toucher des Rats, à l’égard des Assyriens, n’est point une bagatelle, il ne s’agit pas moins que d’une bataille gagnée, dont les Rats meritent tout l’honneur. Un grand Historien de nos jours parle fort au long, après Herodote, de cette belle action, & je ne puis mieux faire, que de rapporter ses propres termes.
Sethon ou Sévéchus Roy des Egyptiens, & grand Prêtre de Vulcain, Prince dévot, avoit irrité ses troupes par son avarice & ses mauvais traitemens. [83]« Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint tout à coup, & dont il ne se tira que par une protection miraculeuse… Sennacherib Roy des Arabes & des Assyriens étant entré avec une nombreuse armée en Egypte, les Officiers & les Soldats Egyptiens refuserent de marcher contre lui. Le Prêtre de Vulcain réduit à une telle extrêmité, eut recours à son Dieu qui lui dit de ne point perdre courage, & de marcher hardiment contre les ennemis avec le peu de gens qu’il pourroit ramasser : Il le fit ; un petit nombre de Marchands, d’Ouvriers, & d’Etrangers se joignit à lui ; avec cette poignée de gens il s’avança jusqu’à Péluse où Sennacherib avoit établi son camp. La nuit suivante une multitude effroyable de Rats se répandit dans le camp des Assyriens, & y ayant rongé les cordes de leurs Arcs, & toutes les courroyes de leurs Boucliers, les mit hors d’état de se défendre. Ainsi désarmés ils furent obligés de prendre la fuite, & ils se retirerent après avoit perdu une grande partie de leurs troupes. Sethon de retour chez lui se fit ériger une statuë dans le Temple de Vulcain, où tenant à la main droite un Rat, il disoit dans une inscription :
Que par moi l’on apprenne à respecter les Dieux. »
[83] M. Rollin Hist. ancienne Tom. 1. après Herodote.
On auroit pû, ce me semble, ajoûter, & à craindre les Rats.
[84]Un autre Prêtre nommé Crinis fut puni de son indévotion par ces mêmes animaux qui avoient si bien servi le dévot Sethon. Celui-là étoit Pontife d’Apollon, mais de ces Pontifes indolens qui vivent voluptueusement d’un benefice qu’ils desservent fort mal. Sa négligence dans les sacrifices scandalisoit les peuples ; Apollon en fut irrité, & couvrit les champs de Crinis d’une prodigieuse quantité de Rats & de Souris. La punition de ses fautes lui en fit connoître l’énormité, il rentra en lui-même, & songea à détourner la colere de son Dieu par sa pieté & son zéle à remplir les devoirs de son Ministére ; il réüssit : le Dieu naturellement bon lui fit entendre qu’il étoit satisfait de sa conduite, & qu’il lui rendoit ses bonnes graces ; mais ce n’étoit pas assez, il falloit délivrer Crinis des troupes qui vivoient à discretion sur ses terres, il l’obtint encore. On croira peut-être qu’Apollon n’eut besoin, pour les renvoyer, que d’une parole, ou d’un clin d’œil, enfin que du même signal qui les avoit ramassés : point du tout, engraissés aux dépens du Prêtre, ils firent les mutins, & ne jugerent pas à propos d’obéir.
[84] Noël le Comte, Diction. de la Fable.