De la part des Etats & du Roi Ratapon ;

Je déclare la guerre aux hôtes du limon.

Grenoüilles, votre Prince a fait périr le nôtre,

On les a vû tantôt sur les flots l’un & l’autre :

Armez-vous, & quiconque a du cœur parmi vous

Qu’il le fasse paroître aujourd’hui contre nous.

Cette déclaration jetta l’allarme dans l’empire des marais, & l’on murmura tout bas contre l’Empereur ; il sentit bien la nécessité où il étoit de se justifier : mais dédaignant la voix des manifestes dans lesquels la vérité même est souvent suspecte, il protesta hautement dans l’assemblée des Etats, non seulement d’innocence, mais encore d’ignorance sur le crime qu’on lui imputoit. Cette courte justification soutenuë de l’assurance qu’il donna aux Grenoüilles de battre les Rats, produisit un effet surprenant ; elles reprennent aussi-tôt courage, déja elles méprisent l’ennemi, & ne demandent qu’à en venir aux mains.

Voilà donc, Monsieur, la guerre commencée, & l’orage prêt à créver. Qu’il va couler de sang ! Quel carnage va se faire sur la terre, & sur l’onde ! Et pourquoi, me direz-vous ? Pour la mort d’un miserable petit Rat. Mais la guerre de Troye eut-elle un sujet plus grave ? Achille, Ajax, Ulysse, Dioméde, Nestor, & tous les Princes Grecs eurent bien la patience de se morfondre dix ans devant les murs de Troye pour venger l’injure de Menelas, comme si l’honneur de toute la Grece eût été attaché au front de ce bon Prince. Qu’avoient fait Priam, & les Troyens à ces redresseurs de torts, comme le sçut bien dire Achille lorsqu’il boudoit pour avoir Briseïs ? & que leur importoit que la belle Heleine fût entre les bras de Pâris, ou du fils d’Atrée ? étoient-ils sages d’abandonner leurs Etats, & leurs femmes pour faire rendre celle de Menelas ? Ils meritoient le même malheur que lui. Le prudent Ulysse l’échappa belle, jugez du sort des autres qui n’avoient pas des Pénélopes comme le Roi d’Itaque.

Ne pourrois-je pas citer des guerres de Ministres, & des guerres de Religion entreprises sur des motifs aussi légers ? J’ai lu [103]quelque part que les Arabes ont autrefois donné des batailles pour décider plus absolument que dans les écoles, si les attributs de Dieu étoient distingués réellement ou virtuellement.

[103] Herbelot, Bibl. Orient.