Et voyons leurs combats sans descendre des Cieux.

Les immortels qui se souvenoient encore des blessures qu’avoient reçûës Mars & Vénus dans les plaines de Phrigie, applaudirent aux sages discours de Pallas, & s’assirent autour du Trône de Jupiter pour regarder impunément l’action.

S’ils firent sagement pour leur sûreté, ils firent fort bien aussi de laisser tous les événemens à la valeur des combattans. S’ils étoient ainsi demeurés neûtres à Troye, les Héros qui s’y signalerent auroient encore été bien plus grands : Qu’est-ce que c’étoit que le vaillant Achille qui ne pouvoit se faire blesser qu’au talon, tandis que ses armes trempées dans le Styx portoient la mort & l’horreur par tout ? Ulysse & les autres Héros assistés d’une divinité qui étoit sage ou brave pour eux, n’avoient qu’un héroïsme emprunté.

Cependant les deux armées sont en présence ; des troupes bruyantes de moucherons sonnent la charge, & Jupiter les seconde de son tonnerre. Les Grenoüilles avoient placé une partie de leurs troupes sur un Tertre glissant, afin de combattre avec avantage les Rats qui viendroient les y attaquer, & leur corps de bataille formé dans les joncs au milieu d’un marais presque desseiché, étoit appuyé d’un côté contre de grandes flaques d’eau, & couvert par tout par des rivages escarpés à la reserve de quelques intervales applanis, mais étroits.

Les Rats qui virent bien que le terrain ne leur permettoit pas de s’étendre sur un grand front, & de faire marcher ensemble toutes leurs troupes, prirent le parti de les diviser en plusieurs corps, pour attaquer en même-tems par differens endroits. Un détachement d’Archers alla se poster sur une hauteur qui commandoit le Tertre sur lequel les Grenoüilles s’étoient logées, & de là, faisoit pleuvoir sur-elles une grêle de fléches, tandis qu’un second corps de Rats les prenoit en flanc, & que d’autres se répandoient dans le marais, favorisés par des bataillons d’Archers qui bordoient les rivages escarpés, d’où ils tiroient sans cesse.

Ainsi l’affaire s’engagea par tout où les Rats purent trouver des débouchés : bien plus ils jetterent des barques sur ces flaques d’eau dont les Grenoüilles se croyoient si bien épaulées, & les remplirent de Grenadiers qui se trouverent sur l’ennemi avant qu’il s’en fût seulement douté.

Cependant des batteaux ne se rassemblent pas en un moment, & un passage de troupes comme celui-là ne peut gueres se faire à la vûë des ennemis sans qu’on en ait des nouvelles. Avec un peu plus de vigilance, & des espions bien payés, les Généraux n’auroient pas fait un coup de tête semblable ; aussi je suis persuadé que dans le tems on ne manqua pas de les blâmer, & de croasser justement des Vaudevilles sur leur compte. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette faute coûta cher aux Grenoüilles, & gâta absolument leurs affaires.

Obligées de faire face de toutes parts à des milliers de Rats qui leur tomboient sur les bras, elles formerent un bataillon quarré, & se battirent vigoureusement : la mêlée fut horrible, & la fureur égale de part & d’autre : un Héros abattu étoit à l’instant vengé par la mort de son vainqueur. La terre fumoit de sang, les eaux en étoient teintes, & l’action sembloit ne devoir finir que par la défaite entiere des deux armées.

Mais enfin les Grenoüilles ne purent soutenir les efforts des Rats, le Roi Ratapon blessa mortellement l’Empereur Bouffard : ce malheur ébranla ses troupes, & le Prince Méridarpax acheva de les mettre en déroute ; ce redoutable Rat fit des prodiges de force & de valeur, il renversoit lui seul des bataillons entiers : plus grand qu’Achille parce qu’il n’étoit pas invulnérable comme lui, déja sans le secours de Mars ni de Pallas, il faisoit pancher la victoire du côté des Rats, si Jupiter fût demeuré neûtre : mais il lui fut impossible, soit sentiment de compassion, soit désir de donner des preuves de sa toute-puissance, soit enfin qu’il craignît la destruction entiére de l’espece des Grenoüilles, il en eut pitié. C’en est trop, dit-il, la fureur de Méridarpax offense le Ciel, il faut que Mars ou Pallas descendent là-bas pour arrêter la rage de ce téméraire.

Mon pere, répond Mars, nos efforts seroient vains,