[119] Vive memor quàm sis ævi brevis. Hor. Serm.

Il ne reste donc de Rats après l’hiver qu’à peu près autant qu’il en faut pour repeupler un pays, ce qui est dans l’ordre de la Nature, quoique contraire à nos interêts : & si l’on en voit tantôt plus, tantôt moins, cette difference vient de l’irrégularité de differentes causes.

Il faut ajoûter aux principes de leur destruction, les guerres qu’ils se font ; car ils se mangent lorsqu’ils sont affamés. Sans cette barbarie, plus commune encore aux Rats domestiques, qu’à ceux des champs, nous en serions bien autrement incommodés, malgré l’Arsenic, les piéges & les Souricieres ; mais heureusement pour nous, semblables aux Romains qui, invincibles à toutes les nations étrangeres, ne purent se détruire que par eux-mêmes, les Rats se dévorent les uns les autres, & il en perit plus dans leurs guerres civiles, qu’entre les griffes des Chats. C’est peut-être exagerer, je sçai l’antipathie qui régne entre ces deux especes ; cependant, puisque l’occasion s’en présente, je vais vous rapporter un fait qui prouve que cette haine n’est pas absolument inflexible. Après cet exemple, on ne doit pas désesperer de la réconciliation des J… & des M…

[120]On a vû, ô forza d’Amor ! un gros Rat & une Chate s’aimer passionnément, & raprocher des especes entre lesquelles la figure & l’antipathie sembloient mettre une barriere éternelle. De cet amour bisarre il sortit une race mixte ; ce n’étoient ni des Rats, ni des Chats, leur condition étoit incertaine, & cette incertitude devoit produire des effets fort surprenans. Les deux especes dont ils participoient, voyoient également leurs ennemis dans cette race équivoque ; les uns les poursuivoient tandis que les autres en avoient peur ; de leur côté, comme Rats, ils devoient craindre un Chat, & comme Chats l’aimer ; de même qu’en qualité de Chats ils devoient se jetter sur un Rat, & l’aimer comme Rats. Quelle nature ! quel conflit d’inclinations ! Ils se défendirent autant qu’il leur fut possible contre les Chats ; mais enfin ceux-ci leur livrerent tant de combats, & toujours avec des forces si superieures qu’ils les exterminerent. On ajoûte que leur mere fut cruellement persecutée par les Matoux, indignés qu’elle leur eût preferé un Rat ; mais que constante à sa passion, bien loin d’en avoir honte, elle n’abandonna jamais son amant, & le défendit même en toutes occasions contre ses rivaux qui avoient juré sa perte.

[120] Rep. des Lettres, Mars 1718.

Il me semble que ce trait auroit bien relevé la fidelité des Chates, & justifié seul la chaste Diane, d’avoir pris la forme d’une de ces femelles.

Au reste, Monsieur, je ne vous apprendrai pas d’autres anecdotes sur les amours des Rats ; il n’y a point chez eux de tendres Héloïses ni d’infortunés Abailards désunis de leur être ; la galanterie se traite chez eux sans éclat, & leurs trous paisibles ne ressemblent point aux bruyans théatres des goutieres où leurs ennemis miaulent avec tant de pompe leurs peines & leurs plaisirs.

J’ai l’honneur d’être, &c.

VIII. LETTRE.

Si nocent, prosunt.