Monsieur de Chassaneuz, qui est mort premier Président du Parlement de Provence, ce Jurisconsulte connu par ses Commentaires sur la Coûtume de Bourgogne, & par d’autres Ouvrages, [117]ne crut pas les Rats indignes de son éloquence & de son érudition.

[117] Les Jurisconsultes Romains avoient aussi eu égard aux Rats dans leurs loix, témoin celle-ci. Si fullo vestimenta polienda acceperit, eaque mures roserint, ex locato tenetur quia debuit ab hac re cavere. L. Item quæritur §. si fullo ff. de loc. & cond.

Au commencement du quinziéme siécle les Rats accusés, & convaincus d’avoir fait beaucoup de dégats aux environs d’Autun, furent excommuniés par l’Evêque ; Monsieur de Chassaneuz, qui étoit alors Avocat du Roy dans cette Ville, prit leur défense & fit en leur faveur un fort beau plaidoyer, au moins autant qu’on peut le présumer ; car malheureusement il n’est point dans ses Ouvrages, & je l’ai cherché inutilement ailleurs ; ceux qui pourroient en recouvrer un Manuscrit, feroient un présent bien précieux à la République des Lettres.

Monsieur le Président de Thou en parle comme d’une piece qui a subsisté, mais qu’il n’a pas vûë, & semble ne la citer qu’après Chassaneuz lui-même, qui en parle dans son Traité de la Coûtume de Bourgogne.

Comme on l’a perduë, les historiens en ont raisonné selon qu’il leur a plû. [118]Ils disent « que… Monsieur de Chassaneuz… étant à Autun dans un tems que quelques Villages de l’Auxois demandoient qu’il plût aux Juges d’Eglise d’excommunier les Rats qui désoloient le pays, il avoit pris la défense de ces animaux, & remontré que le terme qui leur avoit été donné pour comparoître étoit trop court, d’autant plus qu’il y avoit pour eux du danger à se mettre en chemin, tous les Chats des Villages voisins étant aux aguets pour les arrêter en passant : sur quoi, Chassaneuz avoit obtenu qu’ils seroient cités de nouveau, avec un plus long délai pour y répondre. »

[118] Le P. Niceron Tom. 3. pour servir à l’Histoire des Hommes illustres, p. 376.

Dans des tems où l’on citoit gravement le Diable en Justice, on pouvoit bien y citer des Rats, qui, sans doute, étoient nécessairement condamnés par défaut : cependant on ne peut croire qu’un homme de bon sens, comme l’étoit M. Chassaneuz, ait allegué les motifs de défense que je viens de citer.

Quoiqu’il en soit, il est certain par ses propres Ouvrages, qu’il a deffendu la cause des Rats, & qu’il a décidé qu’on avoit droit de les excommunier, aussi-bien que les Mouches, les Chenilles, les Sauterelles & autres insectes, contre lesquels on pratiquoit alors les mêmes cérémonies ; il y a même des Villages en Bourgogne où les Paysans obligent encore leurs Curés de les renouveller.

Un moyen physique de détruire les Rats des champs & des maisons, mais plus efficace que les Talismans & les excommunications, seroit sans contredit une découverte très-utile, & digne des recherches des plus grands Physiciens ; au reste, il y a une certaine proportion entre leur multiplication & leur destruction, établie par la nature même, qui a dû pourvoir aux inconveniens qui résulteroient, si les especes des animaux se multiplioient à l’infini ; de sorte qu’elles se conservent toutes à peu près dans la même quantité.

Ainsi la chaleur, les grains, la fécondité naturelle des Rats, en remplissent un pays pendant l’été ; mais bien-tôt les pluyes, les gelées, la faim, les eaux en font perir une partie ; les oiseaux de proye en détruisent beaucoup, & la mort naturelle en emporte encore d’avantage ; car ils ne vivent pas long-tems, c’est pourquoi dans Horace [119]un Rat Epicurien fait souvenir son compagnon que sa vie est fort courte, & l’exhorte, selon la morale d’Epicure, à la faire bonne.