[143] Albertus.
Il faut bien compter, Monsieur, sur votre indulgence, pour vous faire de pareils détails, aussi ne vous les donnai-je pas pour être d’une grande importance ; cependant tous ces traits rassemblés prouvent qu’on peut tirer des Rats quelqu’amusement, & tout ce qui amuse est utile. Si les Rats, comme nous l’apprend Horace, amusoient les Enfans de Rome, ils occupoient serieusement le College des Augures, & souvent embarrassoient fort les Prêtres, le Senat, & les Generaux. Ils étoient regardés comme Prophetiques, aussi bien que les Corbeaux, & les sacrés Poulets : l’on étudioit religieusement les Signes favorables ou sinistres qu’ils pouvoient donner ; mais communément on les interpretoit en mauvaise part.
Le cri aigu d’un Rat ou d’une Souris suffisoit pour rompre & annuller les auspices, lorsque les Augures tenoient leurs Comices. Il n’en falut pas davantage à [144]Fabius Maximus, pour abdiquer la dictature, & à Caïus Flaminius General de la Cavalerie pour se démettre de sa Charge, comme si ces animaux leur en eussent donné l’ordre exprès de la part de Jupiter Stator, Patron de la République. [145]Quelque tems avant la guerre des Marses, les Rats rongerent des Boucliers d’argent à Lanuvium, & l’on devina qu’ils vouloient par-là annoncer une guerre avec ces Etrangers, comme les insultes qu’ils firent à la chaussure du General [146]Carbon, furent prises pour les avant-coureurs de sa mort. [147]Le General Marcellus fut plus troublé avant sa derniere campagne de ce que les Rats avoient porté leurs dents sacriléges sur l’or du Temple de Jupiter, que de tous les autres Signes funestes qui l’avoient inquiété. Les Rats, comme vous voyez, Monsieur, étoient de grande consequence dans la Religion ; & les Romains excessivement dévots.
[144] Ælianus lib. 1. Varr. lib. 11. apud Aldov. p. 428.
[145] Ciceron liv. 2. de la Divination.
[146] Aldov. p. 428. titulo præsagia.
[147] Plutarque dans la vie de Marcellus.
Il est vrai qu’il y avoit à Rome des esprits forts, comme il y en a eû par tout, qui ne croyoient à la Religion, que par benefice d’inventaire, qui se moquoient des Dieux, & de la divination ; par consequent fort peu scrupuleux sur le compte des Rats : les Philosophes en general osoient même s’en moquer publiquement, au grand scandale sans doute des consciences délicates.
Ciceron, par exemple, en parle avec toute l’incredulité d’un Academicien : [148]« Nous sommes, dit-il, si legers & si imprudens, que si les Rats viennent à ronger quelque chose, quoique ce soit leur métier, nous en faisons un prodige : Avant la guerre des Marses, sur ce que les Rats avoient rongé des Boucliers à Lanuvium, les Aruspices prononcerent, que c’étoit un prodige horrible, comme s’il importoit beaucoup que les Rats qui rongent jour & nuit, rongent des Boucliers, ou des Cribles ; car si nous donnons là-dedans, il s’ensuit, que parce que les Rats ont rongé chez moi les Livres de la Republique de Platon, j’ai dû craindre pour la Republique, ou que s’ils venoient à ronger les Livres d’Epicure sur la Volupté, je devrois craindre la cherté des Vivres. »
[148] Ciceron liv. 2. de la Divination, cité de Monsieur Dacier.