Ciceron se moquoit sans doute des Rats avec beaucoup d’esprit ; mais il ne prévoyoit pas alors qu’un Octave, qu’un Antoine, qu’un Lepide renverseroient un jour cette liberté dont les Rats lui avoient peut-être pronostiqué la ruine, en rongeant les Livres de la Republique de Platon, & s’il avoit eû le bonheur d’être assez superstitieux pour ajoûter foi à ces avertissemens, il n’auroit point été dans la suite enveloppé dans les proscriptions des Triumvirs.
Le grave Caton s’égaïoit aussi sur les présages qu’on tiroit des Rats. [149]Consulté par des Gens qui le pressoient de leur expliquer ce que signifioient des Botines rongées par les Rats : Rien, leur répondit-il, qu’y a-t-il d’étonnant que des Rats mangent des Botines ? mais ce seroit un prodige inoüi si les Botines eussent mangé les Rats.
[149] Augustinus Niphus apud Aldov. Lib. 2. p. 428. & 429.
Au reste, les Philosophes n’ont jamais donné le ton nulle part, & malgré leurs plaisanteries on a toujours accordé aux Rats un pressentiment infaillible de l’avenir, il est même des cas où on peut le faire sans superstition. Par exemple, un peu avant [150]qu’Helice fût renversée par un tremblement de terre, les Rats en sortirent en foule, & les habitans qui ne sçavoient pas leurs raisons furent tous ensévelis sous les ruines de leur Ville ; on rapporte ce fait comme prodigieux, & il n’est que naturel, les Rats sans esprit de divination ne pouvoient-ils pas s’appercevoir les premiers du tremblement de terre & en craindre les suites. [151]Ils ont la sage coutume de déloger d’une maison dès qu’elle menace une ruine prochaine, & je m’en rapporterois mieux à eux qu’à tous les Experts du monde, parce que logés comme ils le sont, ils peuvent mieux juger si un mur travaille, s’il incline, enfin de l’état des poutres, & de tout l’édifice ; ainsi le danger pressant, ils vont chercher des habitations plus solides, l’instinct leur suffit pour cela : ils abandonnent aussi les maisons qu’on démolit, celles où ils ne trouvent plus à manger, & les lieux où il y a trop de chats, rien de plus simple ; c’est pourquoi la maison voisine s’en trouve quelquefois remplie depuis la cave jusqu’au grenier ; alors les bonnes femmes surprises de se voir tant de nouveaux hôtes sur les bras, au lieu de conjecturer les motifs naturels de leur migration, ne manquent pas de s’imaginer que c’est l’effet d’un sort qu’on leur a jetté, & de s’en prendre à tous ceux ou celles qui ont le malheur de leur déplaire.
[150] Ville de Grece ; ce fait est rapporté par Elien.
[151] Mures ruinis imminentibus præmigrant, Plin. de muribus.
Mais de tous les Aruspices qui ont annoncé des évenemens futurs sur l’autorité des Rats, aucun ne l’a fait aussi sûrement qu’un certain [152]Pierius Valerianus ; c’étoit un homme de Lettres qui faisoit ses délices d’Horace & de Pindare : malheureusement il trouva à Rome leurs ouvrages rongés par les Rats, & augura hardiment de ce prodige la décadence du bon goût à Rome ; il ne risquoit rien. Par tout où l’on verra les originaux des grands Maîtres, soit dans les belles Lettres, les Sciences, ou les Arts abandonnés à la merci des Rats, on pourra en bonne Myomancie faire la même prédiction que Valerianus.
[152] August. Niphus lib. de Auguriis.
Que vous dirai-je de plus, Monsieur, sur les usages qu’on a fait des Rats ? On leur donnoit des significations allegoriques dans les énigmes & les emblêmes, lorsque ces sortes de mystéres étoient à la mode : en voici deux exemples. [153]Les Scithes envoyerent par leurs Ambassadeurs un Rat entre-autres choses au premier Darius Roi de Perse qui leur avoit déclaré la guerre, & ce Rat signifioit, selon l’explication qu’en donna le Général Gabrias, que les Perses, à moins de se cacher sous terre comme les Rats, n’échaperoient pas aux fléches redoutables des Scithes. Voilà une terrible gasconade.
[153] Herodote liv. 4.