—Messieurs, interrompit Rapin, il faut honorer la vertu partout où on a le bonheur de la posséder; je propose donc que toutes les fois que Machecourt sera à table avec nous, il lui soit décerné un fauteuil.
—Adopté! s'écrièrent ensemble tous les convives, et à la santé de
Machecourt!
—Ma foi, dit mon oncle, je ne sais pas pourquoi on a si peur de la prison. Ce chapon n'est-il pas aussi tendre et ce bordeaux aussi parfumé de ce côté-ci que de l'autre côté du guichet?
—Oui, dit Guillerand, tant qu'il y a de l'herbe le long du mur où elle est attachée, la chèvre ne sent pas son lien; mais quand la place est nette, elle se tourmente et cherche à le rompre.
—Aller de l'herbe qui croît dans la vallée, répondit mon oncle, à celle qui croît sur la montagne, voilà la liberté de la chèvre; mais la liberté de l'homme, c'est de ne faire que ce qui lui convient. Celui dont on a confisqué le corps et auquel on laisse la faculté de penser à son gré, est cent fois plus libre que celui dont on tient l'âme captive aux chaînes d'une occupation odieuse. Le prisonnier passe sans doute de tristes heures à contempler, à travers ses barreaux, le chemin qui fuit dans la plaine et va se perdre sous les ombrages bleuâtres de quelque lointaine forêt. Il voudrait être la pauvre femme qui mène sa vache le long du chemin en tournant son fuseau, ou le pauvre bûcheron qui s'en va couvert de ramées vers sa chaumine qui fume par-dessus les arbres. Mais cette liberté d'être où l'on voudrait, d'aller droit devant soi tant qu'on n'est pas las ou qu'on n'est pas arrêté par un fossé, à qui appartient-elle? Le paralytique n'est-il pas en prison dans son lit, le marchand dans sa boutique, l'employé, dans son bureau, le bourgeois entre l'enceinte de sa petite ville, le roi entre les limites de son royaume, et Dieu lui-même entre cette circonférence glacée qui borne les mondes? Tu vas haletant et ruisselant de sueur sur un chemin brûlé par le soleil; voici de grands arbres qui étalent à côté de toi leurs hauts étages de verdure, et qui secouent, comme par ironie, leurs feuilles jaunes sur ta tête: tu voudrais bien, n'est-ce pas, te reposer un instant sous leurs ombres et essuyer tes pieds dans la mousse qui tapisse leurs racines; mais entre eux et toi il y a six pieds de murs, ou les barreaux acérés d'une grille. Arthus, Rapia et vous tous, qui n'avez qu'un estomac, qui ne savez que dîner après avoir déjeuné, je ne sais si vous me comprenez; mais Millot-Rataut, qui est tailleur et qui fait des noëls, me comprendra, lui. J'ai souvent désiré suivre, dans ses pérégrinations vagabondes, le nuage qui s'en allait aux vents par le ciel; souvent, quand, accoudé sur ma fenêtre, je suivais en rêvant la lune qui semblait me regarder comme une face humaine, j'aurais voulu m'envoler comme une bulle d'air vers ces mystérieuses solitudes qui passaient au-dessus de ma tête, et j'aurais donné tout au monde pour m'asseoir un instant sur un de ces gigantesques pitons qui déchirent la blanche surface de la planète: n'étais-je pas alors aussi captif sur la terre que le pauvre prisonnier entre les hautes murailles de sa prison?
—Messieurs, dit Page, il faut convenir d'une chose: la prison est trop bonne et trop douce pour le riche. Elle le corrige en enfant gâté, comme cette nymphe qui donnait le fouet à l'Amour avec une rose. Si vous permettez au riche d'apporter dans sa prison sa cuisine, sa cave, sa bibliothèque, son salon, ce n'est plus un condamné qu'on punit, c'est un bourgeois qui change de logis. Vous êtes là devant un bon feu, enchâssé dans la ouate de votre robe de chambre; vous digérez les pieds sur vos chenets, l'estomac tout parfumé de truffes et de champagne; la neige voltige aux barreaux de votre fenêtre; vous, cependant, vous jetez vers le plafond la blanche fumée de votre cigare; vous rêvez, vous pensez, vous faites des châteaux en Espagne ou des vers; à côté de vous est votre gazette, cet ami qu'on quitte, qu'on rappelle et que l'on congédie définitivement quand il devient trop ennuyeux. Qu'y a-t-il donc, dites-le-moi, dans cette situation qui ressemble à une peine? N'avez-vous pas ainsi passé, sans sortir de chez vous, des heures, des jours, des semaines entières? Que fait cependant le juge qui a eu la barbarie de vous condamner à ce supplice? Il est à l'audience depuis onze heures du matin, grelottant dans sa robe noire, qui écoute les patenôtres d'un avocat qui rabâche. Pendant ce temps, le catarrhe aux griffes engourdies le saisit aux poumons, ou l'engelure de sa dent aiguë le mord aux orteils. Vous dites que vous n'êtes pas libres!… au contraire, vous êtes cent fois plus libres que dans votre maison: toute votre journée vous appartient; vous vous levez, vous vous couchez quand il vous plaît, vous faites ce qui vous convient, et vous n'êtes plus obligés de vous faire la barbe.
Voici Benjamin, par exemple, qui est prisonnier: croyez-vous que Bonteint lui ait joué un si mauvais tour en le faisant enfermer ici? Il était obligé de se lever souvent avant que les réverbères ne fussent éteints; il allait, un bas à l'envers, de porte en porte, visiter la langue de celui-ci, expertiser le pouls de celui-là. Quand il avait fini d'un côté, il lui fallait recommencer de l'autre. Il se crottait dans les chemins de traverse jusqu'à sa queue, et son paysan n'avait la plupart du temps à lui offrir que du lait caillé et du pain violet. Quand il était entré chez lui bien harassé, qu'il était bien établi dans son lit, qu'il commençait à goûter les douceurs du premier sommeil, on venait l'éveiller brutalement pour aller au secours de M. le maire qui étouffait d'une indigestion, ou de la femme du bailli qui accouchait de travers. Maintenant, le voici débarrassé de tout ce tracas. Il est ici comme le rat dans son fromage de Hollande. Bonteint lui a fait une petite rente qu'il mange en philosophe. C'est véritablement le pavot de l'Évangile, qui ne saigne ni ne purge et qui cependant est bien nourri, qui ne coud ni ne file et qui est vêtu d'une magnifique robe rouge. En vérité, nous sommes bien dupes de le plaindre et bien ennemis de son bien-être de chercher à le tirer d'ici.
—On est bien ici, soit, répondit mon oncle; mais j'aimerais tout autant être mal ailleurs. Cela ne m'empêchera pas de convenir, ainsi que vous l'a démontré Page, non-seulement que la prison est trop douce pour le riche, mais encore qu'elle l'est trop pour tout le monde. Il est dur sans doute de crier à la loi, quand elle flagelle un malheureux: «Frappe plus fort, tu ne lui fais pas assez de mal;» mais il faut bien se garder aussi de cette philanthropie inintelligente et myope qui ne voit rien au delà de son infortune. De véritables philosophes comme Guillerand, comme Millot-Rataut, comme Parlanta, en un mot, comme nous le sommes tous, ne doivent considérer les hommes qu'en masse, ainsi qu'on considère un champ de blé. C'est toujours du point de l'intérêt public qu'une question sociale doit être examinée.
Vous vous êtes distingué par un beau fait d'armes, et le roi vous décore de la croix de Saint-Louis: croyez-vous que c'est parce qu'il tous veut du bien et dans l'intérêt de votre gloire individuelle que Sa Majesté vous autorise à porter sa gracieuse effigie sur votre poitrine? Hélas! non, mon pauvre brave: c'est dans son intérêt d'abord et ensuite dans celui de l'État; c'est pour que ceux qui ont, comme vous, du sang chaud dans les veines, vous voyant si généreusement récompensés, imitent votre exemple. Maintenant, au lieu d'une bonne action, c'est un crime que vous avez commis; ce ne sont plus trois ou quatre hommes qui diffèrent de vous par le collet de leur habit: c'est un bon bourgeois de votre pays que vous avez tué. Le juge vous a condamné à mort et le roi a refusé de vous faire grâce. Il ne vous reste plus maintenant qu'à rédiger votre confession générale et à commencer votre complainte. Or, quel sentiment a donc dicté au juge votre sentence? A-t-il voulu débarrasser la société de vous, comme quand on tue un chien enragé, ou vous punir comme quand on fouette un enfant maussade? D'abord, s'il n'eût voulu que vous retrancher de la société, un cachot bien profond avec des portes bien épaisses et une meurtrière pour toute fenêtre suffisaient très-bien pour cela. Ensuite, le juge condamne souvent à la mort un homme qui a tenté de se suicider, et à la prison un malheureux auquel il sait que la prison sera hospitalière. Est-ce donc pour les punir qu'il octroie à ces deux vauriens précisément ce qu'ils demandent? qu'il fait à celui-ci, pour lequel l'existence est une torture, l'opération de la vie, et qu'il accorde à celui-là, qui n'a ni pain ni toit, un lieu de refuge? Le juge ne veut qu'une chose, il veut effrayer par votre supplice ceux qui seraient tentés d'imiter votre exemple.
«Peuple, garde-toi de tuer,» voilà tout ce que signifie votre sentence. Si vous pouviez mettre à votre place, sous le couteau, un mannequin qui vous ressemblât, cela serait fort égal au juge; si même, après que le bourreau vous a coupé la tête et l'a montrée au peuple, il pouvait vous ressusciter, je suis bien sûr qu'il le ferait volontiers; car, au demeurant, le juge est bon homme, et il ne voudrait pas que sa cuisinière tuât un poulet sous ses yeux.