Le mousquetaire, qui se piquait d'être un mystificateur fort plaisant, et qui savait que, dans les combats de l'esprit, comme dans ceux de l'épée, la fortune est journalière, ne se découragea pas pour cela.
—Monsieur Rathery, poursuivit-il, monsieur le chirurgien Rathery, savez-vous qu'entre nos deux professions il y a plus d'analogie que vous ne pensez; je parierais mon cheval alezan brûlé contre votre habit rouge, que vous avez tué plus de monde cette année que moi dans ma dernière campagne.
—Vous gagneriez, monsieur de Pont-Cassé, répondit froidement mon oncle; car cette année j'ai eu le malheur de perdre un malade: il est mort hier du charbon.
—Bravo, Benjamin! bravo le peuple! s'écria M. Minxit ne pouvant plus contenir sa joie. Vous voyez, mon gentilhomme, que tous les gens d'esprit ne sont pas à la cour.
—Vous en êtes plus que tout autre la preuve, monsieur Minxit, répondit le mousquetaire, déguisant la mortification de sa défaite sous un front serein.
Pendant ce temps, tous les convives, excepté les deux gentilshommes, présentaient leurs verres à Benjamin et entrechoquaient cordialement le sien.
—À la santé de Benjamin Rathery, le vengeur du peuple méconnu et insulté! s'écria M. Minxit.
Le dîner se prolongea fort avant dans la soirée. Mon oncle remarqua bien que Mlle Minxit avait disparu quelque temps après M. de Pont-Cassé; mais il était trop préoccupé des applaudissements qu'on lui prodiguait pour faire attention à sa fiancée. Vers les dix heures, il prit congé de M. Minxit. Celui-ci le reconduisit jusqu'au bout du village, et lui fit promettre que le mariage aurait lieu dans la huitaine. Comme Benjamin se trouvait vis-à-vis du moulin de Trucy, il entendit un bruit de paroles qui venait à lui, et il crut distinguer la voix d'Arabelle et de son illustre adorateur.
Benjamin, par égard pour Mlle Minxit, ne voulut pas la surprendre à cette heure dans la campagne avec un mousquetaire. Il se cacha sous les rameaux d'un gros noyer et attendit, pour continuer sa route, que les deux amants l'eussent dépassé. Il ne songeait nullement, sans doute, à dérober les petits secrets d'Arabelle; mais le vent les lui apportait, et il fallait bien, malgré lui, qu'il en reçût la confidence.
—Je sais, disait M. de Pont-Cassé, un moyen de le faire déguerpir: je lui enverrai un cartel.