III
COMMENT MON ONCLE FIT LA RENCONTRE D'UN VIEUX SERGENT ET D'UN CANICHE, CE QUI L'EMPÊCHA D'ALLER CHEZ M. MINXIT.
Le lendemain, à huit heures du matin, mon oncle était frais et accommodé; il n'attendait plus pour partir qu'une paire de souliers que devait lui apporter Cicéron, ce fameux préconiseur dont nous avons déjà parlé, et qui cumulait la profession de cordonnier avec celle de tambour.
Cicéron ne tarda pas à arriver. À cette époque de bonne franquette, c'était la coutume, quand un ouvrier apportait de l'ouvrage dans une maison, qu'on ne le laissât pas sortir sans lui avoir fait boire quelques verres de vin. C'était d'un mauvais genre, j'en conviens; mais ces procédés bienveillants rapprochaient les conditions; le pauvre savait gré au riche des concessions qu'il lui faisait, et ne le jalousait point. Aussi a-t-on vu, pendant la révolution, d'admirables dévouements de serviteurs envers leurs maîtres, de fermiers envers leurs seigneurs, d'ouvriers envers leurs patrons, qui, à notre époque de morgue insolente et de ridicule orgueil, ne se reproduiraient certainement plus.
Benjamin pria sa sœur d'aller tirer une bouteille de vin blanc pour trinquer avec Cicéron. Sa sœur en tira une, puis deux, puis trois et jusqu'à sept.
—Ma chère sœur, je vous en prie, encore une bouteille.
—Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que tu en es à la huitième.
—Vous savez bien, chère sœur, que nous ne comptons pas ensemble.
—Mais tu ne sais pas, toi, que tu as un voyage à faire.
—Encore cette dernière bouteille, et je pars.