Cet homme qu'ils avaient vu, il y avait quelque temps, si gai, si heureux, si plein de vie, la douleur l'avait brisé, et la vieillesse était venue pour lui tout d'un coup. À sa vue tous versaient des larmes, et Arthus lui-même sentit subitement s'évanouir son appétit.

Un domestique annonça que le dîner était servi. M. Minxit se plaça, comme à l'ordinaire, au bout de la table.

—Messieurs, dit-il à ses convives, ce dîner est pour moi un dîner suprême, je veux que mes derniers regards ne s'arrêtent que sur des verres pleins et sur des visages riants; si vous voulez me faire plaisir, c'est de donner un libre cours à votre gaieté accoutumée. Il se versa quelques gouttes de bourgogne et tendit son verre à ses convives.

—À la santé de M. Minxit! dirent-ils tous ensemble.

—Non, dit M. Minxit, pas à ma santé; à quoi sert un souhait qui ne peut s'exaucer? mais à votre santé à vous tous, à votre prospérité, à votre bonheur, et que Dieu garde ceux qui ont des enfants de les perdre.

—M. Minxit, dit Guillerand, a aussi pris les choses trop à cœur; je ne l'aurais pas cru susceptible de mourir de chagrin. Moi aussi j'ai perdu une fille, une fille que j'allais mettre en pension chez les religieuses. Cela m'a fait de la peine pour le moment; mais je ne m'en suis pas plus mal porté pour cela, et quelquefois, je l'avoue, je songeais que je n'avais plus de mois d'école à payer pour elle.

—Une bouteille cassée dans ta cave, dit Arthus, ou un écolier retiré de ta pension t'auraient causé plus de chagrin.

—Il t'appartient bien, dit Millot, de parler ainsi, toi, Arthus, qui ne crains d'autres malheurs que de perdre l'appétit.

—J'ai plus d'entrailles que toi, faiseur de noëls, répondit Arthus.

—Oui, pour digérer, dit le poète.