—Vous avez bien fait, brave homme, s'écria Benjamin en frappant sur l'épaule du vieux soldat, geste imprudent qui faillit le faire dévorer par le caniche. Si mon approbation peut vous être agréable; je vous la donne sans restriction; les nobles n'ont jamais nui à mon avancement; mais cela n'empêche pas que je les haïsse de tout mon cœur.

—En ce cas, c'est une haine toute platonique, interrompit mon grand-père.

—Dis plutôt une haine toute philosophique, Machecourt. La noblesse est la plus absurde de toutes les choses; c'est une révolte flagrante du despotisme contre le Créateur. Dieu a-t-il fait plus hautes les unes que les autres les herbes de la prairie, et a-t-il gravé des écussons sur l'aile des oiseaux ou sur le pelage des bêtes fauves? Que signifient ces hommes supérieurs que fait un roi par lettres-patentes, comme il fait un gabeleur et un regrattier? «À dater d'aujourd'hui, vous reconnaîtrez le sieur tel pour un homme supérieur. Signé Louis XV, et plus bas Choiseul.» Oh! que voilà une supériorité bien établie!

Un vilain est fait comte par Henri IV, parce qu'il a servi une bonne oie à cette majesté; un chapon avec l'oie et il était fait marquis; il n'eût fallu ni plus d'encre ni plus de parchemin pour cela. Maintenant les descendants de ces hommes ont le privilége de nous bâtonner, nous dont les ancêtres n'ont jamais eu l'occasion d'offrir à un roi une aile de volaille!

Et voyez un peu à quoi tiennent les grandeurs de ce monde: si l'oie eût été un peu plus ou un peu moins cuite, qu'on y eût mis une pincée de sel de plus ou une pincée de poivre de moins, qu'il fût tombé un peu de suie dans la lèchefrite ou un peu de cendre sur les tartines, qu'on l'eût servie un peu plus tôt ou un peu plus tard, il y avait une famille noble de moins en France! Et le peuple courbe le front devant une pareille grandeur! Oh! je voudrais, comme Caligula le voulait du peuple romain, que la France n'eût qu'une seule paire de joues pour la souffleter.

Mais, dis-moi donc, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu donc aux deux lettres que ces gens mettent devant leur nom? ajoutent-elles un pouce à leur taille? ont-ils plus de fer que toi dans le sang? plus de moëlle cérébrale dans la boîte osseuse de leur tête? pourraient-ils manier une épée plus lourde que la tienne? ce de merveilleux guérit-il les écrouelles? préserve-t-il son titulaire de la colique quand il a trop dîné, ou de l'ivresse quand il a trop bu? Ne vois-tu pas que ces comtes, ces barons, ces marquis, sont des majuscules qui, malgré la place qu'elles occupent dans la ligne, n'ont toujours que la valeur des simples lettres? Si un duc et pair et un bûcheron étaient ensemble dans une savane de l'Amérique, ou au milieu du grand désert de Sahara, je voudrais bien savoir lequel des deux serait le plus noble?

Leur trisaïeul maniait la rondache, et ton père faisait des bonnets de coton, qu'est-ce que cela prouve pour eux et contre toi? Viennent-ils au monde avec la rondache de leur trisaïeul au côté? ont-ils ses cicatrices gravées sur leur peau? Qu'est-ce que cette grandeur qui se transmet de père en fils, comme une bougie neuve qu'on allume à une bougie qui s'éteint? Les champignons qui naissent sur les débris d'un chêne mort sont-ils des chênes?

Quand j'apprends que le roi a créé une famille noble, il me semble voir un cultivateur planter dans son champ un grand niais de pavot qui infectera vingt sillons de sa graine, et ne rapportera tous les ans que quatre grandes feuilles rouges. Cependant, tant qu'il y aura des rois, il y aura des nobles. Les rois font des comtes, des marquis, des ducs, pour que l'admiration monte jusqu'à eux par degrés. Les nobles, ce sont, relativement à eux, les bagatelles de la porte, la parade qui donne aux badauds un avant-goût des magnificences du spectacle. Un roi sans noblesse, ce serait un salon sans antichambre; mais cette friandise de leur amour-propre leur coûtera cher. Il est impossible que vingt millions d'hommes consentent toujours à n'être rien dans l'État, pour que quelques milliers de courtisans soient quelque chose: quiconque a semé des priviléges doit recueillir des révolutions. Le temps n'est pas loin peut-être où tous ces brillants écussons seront traînés dans le ruisseau, et où ceux qui s'en décorent maintenant auront besoin de la protection de leurs valets.

—Eh! me dites-vous, votre oncle Benjamin a dit tout cela?

—Pourquoi pas?