—Tout d'une haleine?
—Sans doute. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant en cela? Mon grand-père avait un broc qui tenait une pinte et demie, et mon oncle le vidait tout d'un trait: il appelait cela faire des tirades.
—Et ses paroles, comment ont-elles été conservées?
—Mon grand-père les a écrites.
—Il avait donc là, en plein champ, tout ce qu'il fallait pour écrire?
—Quelle bêtise! un huissier.
—Et le sergent a-t-il encore quelque chose à dire?
—Certainement. Il faut bien qu'il parle pour que mon oncle lui réponde.
Or donc, le sergent dit:
—Il y a trois mois que je suis en route; je vais de ferme en ferme, et j'y reste tant qu'on veut me supporter. Je fais faire l'exercice aux enfants; je raconte nos campagnes aux hommes et Fontenoy amuse les femmes avec ses gambades. Je ne suis pas pressé d'arriver, car je ne sais pas trop où je vais. Ils me renvoient dans mes foyers, et je n'ai pas de foyer. Il y a longtemps que le four de mon père est défoncé, et j'ai les bras plus creux et plus rouillés que deux vieux canons de fusil. Je crois tout de même que je retournerai dans mon village. Ce n'est pas que j'espère y être mieux qu'en tout autre pays. La terre y est aussi dure qu'ailleurs, on n'y boit pas l'eau-de-vie dans les ornières. Mais qu'importe? j'y vais toujours. C'est comme un caprice de malade. Je serai la garnison du pays. S'ils ne veulent pas nourrir le vieux soldat, il faudra bien au moins qu'ils l'enterrent, et, ajouta-t-il, ils auront bien la charité d'apporter, sur ma fosse, un peu de soupe à Fontenoy jusqu'à ce qu'il soit mort de chagrin, car Fontenoy ne me laissera pas en aller tout seul. Quand nous sommes seuls et qu'il me regarde, il me promet cela, ce bon Fontenoy.