—Eh! voilà le sort qu'ils vous ont fait, répondit Benjamin. En vérité, les rois sont les plus égoïstes de tous les êtres. Si les serpents, dont nos poètes parlent si mal, avaient une littérature, ils feraient des rois le symbole de l'ingratitude. J'ai lu quelque part que Dieu ayant fait le cœur des rois, un chien l'emporta, et que ne voulant pas recommencer sa besogne, il mit une pierre à la place. Cela me paraît assez vraisemblable Pour les Capets, c'est peut-être un oignon de lis qu'ils ont à la place du cœur; je défie qu'on me prouve le contraire.

Parce qu'on a fait à ces gens-là une croix sur le front avec de l'huile, leur personne est auguste, ils sont majesté, ils sont NOUS, au lieu de JE, ils ne peuvent mal faire; si leur valet de chambre les égratignait en leur passant leur chemise, il serait sacrilége. Leurs petits sont des altesses; eux, ces marmots, qu'une femme porte au poing, dont le berceau tiendrait sous une cage à poulet, ils sont des hauteurs très-hautes, des montagnes sérénissimes. On ferait volontiers dorer par le bout les mamelles de leur nourrice. Si tel est l'effet d'un peu d'huile, quel respect aurions-nous donc pour les anchois, qui marinent dans l'huile jusqu'à ce qu'on les mange!

Chez la caste des sires, l'orgueil va jusqu'à la démence. On les compare à Jupiter tenant la foudre, et ils ne se trouvent pas trop honorés de la comparaison. La foudre de moins, et ils se fâcheraient. Cependant Jupiter a la goutte, et il faut deux valets pour le mener à sa table ou à son lit. Le rimeur Boileau a, de son autorité privée, a ordonné aux vents de se taire, attendu qu'il allait parler de Louis XIV:

Et vous, Vents, faites silence,
Je vais parler de Louis!

Et Louis n'a rien vu en cela que de très-naturel; seulement il n'a pas songé d'ordonner aux commandants de ses vaisseaux de parler de Louis pour apaiser les tempêtes.

Ils croient tous, les pauvres fous, que l'espace de terre où ils règnent est à eux; que Dieu le donna à Eudes, fonds et tréfonds, pour en jouir, sans trouble ni obstacle, lui et ses descendants. Qu'un courtisan leur dise que Dieu a fait la Seine tout exprès pour alimenter le grand bassin des Tuileries, ils le tiendront pour homme d'esprit. Ils regardent ces millions d'hommes qui sont autour d'eux comme une propriété dont on ne saurait, sous peine de pendaison, leur contester le titre; les uns sont venus au monde pour leur fournir de l'argent, les autres pour mourir dans leurs querelles; quelques-uns, qui ont le sang plus limpide et plus rose, pour leur procréer des maîtresses. Tout cela résulte évidemment de la croix qu'un vieil archevêque, de sa main caduque, leur a faite sur le front.

Ils vous prennent un homme dans la force de la jeunesse, ils lui mettent un fusil entre les mains, un sac sur le dos, ils le marquent à la tête d'une cocarde, puis ils lui disent: Mon confrère de Prusse a des torts envers moi, tu vas courir sus à tous ses sujets. Je les ai fait prévenir, par mon huissier qu'on appelle un héraut, que le 1er avril prochain tu auras l'honneur de te présenter sur la frontière pour les égorger, et qu'ils eussent à se tenir prêts pour te recevoir. Entre monarques, ce sont des égards qu'on se doit. Tu croiras peut-être au premier aspect que nos ennemis sont des hommes; mais ce ne sont pas des hommes, je t'en préviens, ce sont des Prussiens; tu les distingueras de la race humaine à la couleur de leur uniforme. Tâche de bien faire ton devoir; car je serai là, assis sur mon trône, qui te regarderai. Si tu remportes la victoire, quand vous reviendrez en France, on vous amènera sous les fenêtres de mon palais, je descendrai en grand uniforme, et je vous dirai: «Soldats! je suis content de vous!» Si vous êtes cent mille hommes, tu auras pour ta part un cent millième de ces six paroles. Au cas où tu resterais sur le champ de bataille, ce qui pourrait fort bien arriver, j'enverrai ton extrait mortuaire à ta famille afin qu'elle puisse te pleurer, et que tes frères puissent hériter de toi. Si tu perds un bras ou une jambe, je te les paierai ce qu'ils valent; mais si tu as le bonheur ou le malheur, comme tu voudras, d'échapper au boulet, quand tu n'auras plus la force de porter ton sac, je te donnerai ton congé, et tu iras crever où tu voudras, cela ne me regardera plus.

—Voilà bien l'affaire, dit le sergent; quand ils ont extrait de notre sang ce phosphore dont ils font leur gloire, ils nous jettent de côté, comme le vigneron jette sur le fumier le marc du raisin après en avoir pressuré la liqueur; comme l'enfant jette au ruisseau le noyau du fruit qu'il vient de manger.

—C'est très-mal à eux, fit Machecourt dont l'esprit était à Corvol, et qui eût voulu y voir son beau-frère.

—Machecourt, dit Benjamin, le regardant de travers, choisis mieux tes expressions; il n'y a pas ici matière à plaisanterie. Oui, quand je vois ces fiers soldats qui ont fait de leur sang la gloire de leur pays, obligés, comme ce pauvre vieux Cicéron, de passer le reste de leur vie dans une échoppe de savetier, tandis qu'un tas de pantins dorés accaparent tout l'argent de l'impôt, et que des prostituées ont pour s'envelopper négligemment le matin des cachemires dont un seul vaut tous les vêtements d'une pauvre ménagère, je suis exaspéré contre les rois; si j'étais Dieu, je leur mettrais sur le corps un uniforme de plomb, et je les condamnerais à faire mille ans de service dans la lune, avec toutes leurs iniquités dans leur sac. Les empereurs seraient caporaux.