Vous me permettrez de faire remonter mon histoire jusqu'à la deuxième génération, comme celle d'un prince ou d'un héros dont on fait l'oraison funèbre. Vous n'y perdrez peut-être pas. Les mœurs de ce temps-là valaient bien les nôtres: le peuple portait des fers, mais il dansait avec, et leur faisait rendre comme un bruit de castagnettes.

Car, faites-y attention, la gaîté s'accoste toujours de la servitude. C'est un bien que Dieu, le grand faiseur de compensations, a créé spécialement pour ceux qui sont sous la dépendance d'un maître ou sous la dure et lourde main de la pauvreté. Ce bien, il l'a fait pour les consoler de leurs misères, comme il a fait certaines herbes pour fleurir entre les pavés qu'on foule aux pieds, certains oiseaux, pour chanter sur les vieilles tours, comme il a fait la belle verdure du lierre pour sourire sur les masures qui font la grimace.

La gaîté passe, ainsi que l'hirondelle, par-dessus les grands toits qui resplendissent. Elle s'arrête dans les cours des colléges, à la porte des casernes, sur les dalles moisies des prisons. Elle se pose, comme un beau papillon, sur la plume de l'écolier qui griffonne ses pensums. Elle trinque à la cantine avec les vieux grenadiers; et jamais elle ne chante si haut—quand on la laisse chanter toutefois—qu'entre les noires murailles où l'on renferme des malheureux.

Du reste, la gaîté du pauvre est une espèce d'orgueil. J'ai été pauvre entre les plus pauvres; eh bien! je trouvais du plaisir à dire à la Fortune: Je ne me courberai pas sous ta main; je mangerai mon pain dur aussi fièrement que le dictateur Fabricius mangeait ses raves; je porterai ma misère comme les rois portent leur diadème; frappe tant que tu voudras, frappe encore: je répondrai à tes flagellations par des sarcasmes! je serai comme l'arbre qui fleurit quand on le coupe par le pied; comme la colonne dont l'aigle de métal reluit au soleil tandis que la pioche est à sa base!

Chers lecteurs, soyez contents de ces explications, je ne saurais vous en fournir de plus raisonnables.

Quelle différence de cet âge avec le nôtre! l'homme constitutionnel n'est pas rieur, tant s'en faut.

Il est hypocrite, avare et profondément égoïste; à quelque question qu'il se heurte le front, son front sonne comme un tiroir plein de gros sous.

Il est prétentieux et bouffi de vanité; l'épicier appelle le confiseur, son voisin, son honorable ami, et le confiseur prie l'épicier d'agréer l'assurance de la considération distinguée avec laquelle il a l'honneur d'être, etc., etc.

L'homme constitutionnel a la manie de vouloir se distinguer du peuple. Le peuple est en blouse de coton bleu, et le fils en manteau d'Elbeuf. Aucun sacrifice ne coûte à l'homme constitutionnel pour assouvir sa manie de paraître quelque chose. Il veut ressembler aux bâtons flottants. Il vit de pain et d'eau; il se passe de feu en hiver, de bière en été, pour avoir un habit de drap fin, un gilet de cachemire, des gants jaunes. Quand on le regarde comme un homme comme il faut, il se regarde, lui, comme un grand homme.

Il est guindé et compassé, il ne crie point, il ne rit pas tout haut, il ne sait où cracher, il ne fait pas un geste qui dépasse l'autre. Il dit très-bien bonjour monsieur, bonjour madame. Cela c'est de la bonne tenue; or, qu'est-ce que la bonne tenue? Un vernis menteur qu'on étale sur un morceau de bois, afin de le faire passer pour un jonc. On se tient ainsi devant les dames, soit, mais devant Dieu, comment faudra-t-il se tenir?