Il est pédant; il supplée à l'esprit qu'il n'a pas par le purisme du langage, comme une bonne ménagère supplée aux meubles qui lui manquent par l'ordre et la propreté.
Il est toujours au régime. S'il assiste à un banquet, il est muet et préoccupé; il avale un bouchon pour un morceau de pain, et se sert de la crême pour de la sauce blanche. Il attend, pour boire, que l'on porte un toast. Il a toujours un journal dans sa poche; il ne parle que de traités de commerce et de lignes de chemins de fer, et il ne rit qu'à la Chambre.
Mais, à l'époque où je vous ramène, les mœurs des petites villes n'étaient pas encore fardées d'élégance; elles étaient pleines d'un charmant laisser-aller et d'une simplicité tout aimable. Le caractère de cet heureux âge, c'était l'insouciance. Tous ces hommes, navires ou coquilles de noix, s'abandonnaient, les yeux fermés, au courant de la vie, sans s'inquiéter où ils aborderaient.
Les bourgeois ne sollicitaient pas d'emplois; ils ne thésaurisaient pas; ils vivaient chez eux dans une joyeuse abondance, et dépensaient leurs revenus jusqu'au dernier louis. Les marchands, rares alors, s'enrichissaient lentement, sans y mettre beaucoup du leur, et par la seule force des choses; les ouvriers travaillaient, non pour amasser, mais pour mettre les deux bouts l'un à côté de l'autre; ils n'avaient point sur leurs talons cette terrible concurrence qui nous presse, qui nous crie sans cesse: Allons donc! Aussi, ne s'en donnaient-ils qu'à leur aise; ils avaient nourri leurs pères, et quand ils étaient vieux, leurs enfants devaient les nourrir à leur tour.
Tel était le sans-façon de cette société en goguette, que tout le barreau et que les membres du tribunal eux-mêmes allaient au cabaret et y faisaient publiquement des orgies: de peur qu'on en ignorât, ils auraient volontiers appendu leur bonnet carré aux rameaux du bouchon. Tous ces gens, grands comme petits, semblaient n'avoir d'autres affaires que de s'amuser; ils ne s'ingéniaient qu'à mettre une bonne farce à exécution, ou à imaginer un bon conte. Ceux qui avaient alors de l'esprit, au lieu de le dépenser en intrigues, le dépensaient en plaisanteries.
Les oisifs, et ils étaient en grand nombre, se rassemblaient sur la place publique; le jour de marché était pour eux un jour de comédie. Les paysans qui venaient apporter leurs provisions à la ville étaient leurs martyrs; ils leur faisaient les cruautés les plus bouffonnes et les plus spirituelles; tous les voisins accouraient pour avoir leur part du spectacle. La police correctionnelle d'aujourd'hui prendrait les choses sur le ton du réquisitoire; mais la justice d'alors s'amusait comme les autres de ces scènes burlesques, et bien souvent elle y prenait un rôle.
Mon grand-père, donc, était porteur de contraintes; ma grand'mère était une petite femme à laquelle on reprochait de ne pouvoir voir, quand elle allait à l'église, si le bénitier était plein. Elle est restée dans ma mémoire comme une petite fille de soixante ans. Au bout de six ans de mariage, elle avait déjà cinq enfants, tant garçons que filles; tout cela vivait avec le chétif bénéfice de mon grand-père, et se portait à merveille. On dînait sept avec trois harengs, mais on avait le pain et le vin à discrétion, car mon grand-père avait une petite vigne qui était une source intarissable de vin blanc. Tous ces enfants étaient utilisés par ma grand'mère selon leur âge et leurs forces. L'aîné, qui était mon père, s'appelait Gaspard; il lavait la vaisselle et allait à la boucherie: il n'y avait pas de caniche dans la ville mieux apprivoisé que lui; le cadet balayait la chambre; le troisième tenait le quatrième sur ses bras, et le cinquième se roulait dans son berceau. Pendant ce temps-là, ma grand'mère était à l'église, ou causait chez la voisine. Au demeurant, tout allait bien; on arrivait cahin-caha, sans faire de dettes, jusqu'au bout de l'année. Les garçons étaient forts, les filles n'étaient pas mal, et le père et la mère étaient heureux.
Mon oncle Benjamin était domicilié chez sa sœur; il avait cinq pieds dix pouces, portait une grande épée au côté, avait un habit de ratine écarlate, une culotte de même couleur et de même étoffe, des bas de soie gris de perle, et des souliers à boucles d'argent; sur son habit frétillait une grande queue noire, presque aussi longue que son épée, qui, allant et venant sans cesse, l'avait badigeonné de poudre, de sorte que l'habit de mon oncle ressemblait, avec ses teintes roses et blanches, à une brique sur champ écaillée. Mon oncle était médecin, voilà pourquoi il avait une épée. Je ne sais si les malades avaient grande confiance en lui; mais lui, Benjamin, avait peu de confiance dans la médecine: il disait souvent qu'un médecin avait assez fait quand il n'avait pas tué son malade. Quand mon oncle Benjamin avait reçu quelque pièce de trente sous, il allait acheter une grosse carpe, et la donnait à sa sœur pour lui faire une matelotte dont se régalait toute la famille. Mon oncle Benjamin, au dire de tous ceux qui l'ont connu, était l'homme le plus gai, le plus drôle, le plus spirituel du pays, et il en eût été le plus… Comment dirais-je pour ne pas manquer de respect à la mémoire de mon grand-oncle?… il en eût été le moins sobre, si le tambour de la ville, le nommé Cicéron, n'eût partagé sa gloire.
Toutefois, mon oncle Benjamin n'était pas ce que vous appelez trivialement un ivrogne, gardez-vous de le croire. C'était un épicurien qui poussait la philosophie jusqu'à l'ivresse, et voilà tout. Il avait un estomac plein d'élévation et de noblesse. Il aimait le vin, non pour lui-même, mais pour cette folie de quelques heures qu'il procure, folie qui déraisonne chez l'homme d'esprit d'une manière si naïve, si piquante, si originale, qu'on voudrait toujours raisonner ainsi. S'il eût pu s'enivrer en lisant la messe, il eût lu la messe tous les jours. Mon oncle Benjamin avait des principes: il prétendait qu'un homme à jeun était un homme encore endormi; que l'ivresse eût été un des plus grands bienfaits du Créateur, si elle n'eût fait mal à la tête; et que la seule chose qui donnât à l'homme la supériorité sur la brute, c'était la faculté de s'enivrer.
La raison, disait mon oncle, ce n'est rien; c'est la puissance de sentir les maux présents, de se souvenir des maux passés, et de prévoir les maux à venir. Le privilége d'abdiquer sa raison est seul quelque chose. Vous dites que l'homme qui noie sa raison dans le vin s'abrutit: c'est un orgueil de caste qui vous fait tenir ce propos. Croyez-vous donc que la condition de la brute soit pire que la vôtre? Quand vous êtes tourmenté par la faim, vous voudriez bien être ce bœuf qui paît dans l'herbe jusqu'au ventre; quand vous êtes en prison, vous voudriez bien être l'oiseau qui fend d'une aile libre l'azur des cieux; quand vous êtes sur le point d'être exproprié, vous voudriez bien être ce vilain limaçon auquel personne ne dispute sa coquille.