—Eh bien! répondait mon oncle, c'est là l'utilité des médecins; sans eux le monde serait trop peuplé.

À quoi servirait-il que Dieu se donnât la peine de nous envoyer des maladies, s'il se trouvait des hommes qui pussent les guérir?

—À ce compte, tu es un malhonnête homme; tu voles leur argent à ceux qui t'appellent.

—Non, je ne le leur vole pas, parce que je les rassure, que je leur donne l'espoir, et que je trouve toujours moyen de les faire rire. Cela vaut bien quelque chose.

Ma grand'mère, voyant que la conversation avait changé d'objet, prenait le parti de s'endormir.

II

POURQUOI MON ONCLE SE DÉCIDA À SE MARIER

Cependant, une catastrophe terrible, que je vais avoir l'honneur de vous raconter tout de suite, ébranla les résolutions de Benjamin.

Un jour, mon cousin Page, avocat au bailliage de Clamecy, vint l'inviter avec Machecourt à faire la Saint-Yves. Le dîner devait avoir lieu à une guinguette renommée, située à deux portées de fusil du faubourg; les convives étaient d'ailleurs gens choisis. Benjamin n'aurait pas donné cette soirée pour toute une semaine de sa vie ordinaire. Aussi, après vêpres, mon grand-père, paré de son habit de noce, et mon oncle, l'épée au côté, étaient-ils au rendez-vous.

Les convives étaient presque tous réunis. Saint-Yves était magnifiquement représenté dans cette assemblée. Il y avait d'abord l'avocat Page, qui ne plaidait jamais qu'entre deux vins; le greffier du tribunal, qui s'était habitué à écrire en dormant; le procureur Rapin, qui, ayant reçu en présent d'un plaideur une feuillette de vin piqué, le fit assigner pour qu'il eût à lui en faire tenir une meilleure; le notaire Arthus, qui avait mangé un saumon à son dessert; Millot-Rataut, poète et tailleur, auteur du Grand-Noël; un vieil architecte qui, depuis vingt ans, ne s'était pas dégrisé; M. Minxit, médecin des environs, qui consultait les urines; deux ou trois commerçants notables… par leur gaîté et leur appétit, et quelques chasseurs qui avaient abondamment pourvu la table de gibier.