À la vue de Benjamin, tous les convives poussèrent une acclamation et déclarèrent qu'il fallait se mettre à table.

Pendant les deux premiers services, tout alla bien. Mon oncle était charmant d'esprit et de saillies; mais, au dessert, les têtes s'exaltèrent: tous se mirent à crier à la fois. Bientôt la conversation ne fut plus qu'un cliquetis d'épigrammes, de gros mots, de saillies éclatant ensemble et cherchant à s'étouffer l'une l'autre, tout cela faisait un bruit semblable à une douzaine de verres qui s'entrechoquent à la fois.

—Messieurs, s'écria l'avocat Page, il faut que je vous régale de mon dernier plaidoyer. Voici l'affaire:

«Deux ânes s'étaient pris de querelle dans un pré. Le maître de l'un, mauvais garnement s'il en est, accourt et bâtonne l'autre âne. Mais ce quadrupède n'était pas endurant; il mord notre homme au petit doigt. Le propriétaire de l'âne qui a mordu est cité par-devant M. le bailli comme responsable des faits et gestes de sa bête.

«J'étais l'avocat du défendeur. Avant d'arriver à la question de fait, dis-je au bailli, je dois vous éclairer sur la moralité de l'âne que je défends et sur celle du plaignant. Notre âne est un quadrupède tout à fait inoffensif; il jouit de l'estime de tous ceux qui le connaissent, et le garde-champêtre a pour lui une grande considération. Or, je défie l'homme qui est notre partie adverse d'en dire autant. Notre âne est porteur d'un certificat du maire de sa commune,—et ce certificat existait en effet,—qui atteste sa moralité et sa bonne conduite. Si le plaignant peut produire un pareil certificat, nous consentons à lui payer mille écus de dommages-intérêts.»

—Que Saint-Yves te bénisse! dit mon oncle; il faut que le poète
Millot-Rataut nous chante son Grand-Noël:

À genoux, chrétiens, à genoux!

Voilà qui est éminemment lyrique. Ce ne peut être que le Saint-Esprit qui lui ait inspiré ce beau vers.

—Fais-en donc autant, toi, s'écria le tailleur, qui avait le bourgogne très-irascible.

—Pas si bête, répondit mon oncle.