En seconde ligne, venait l'infanterie, représentée par cinq à six valets de ferme portant leur pioche sur leur épaule, et quatre couvreurs de l'endroit munis chacun de leur échelle.

La calèche figurait les bagages; elle était chargée de fascines pour combler les fossés du château, que le temps avait comblés lui-même en plusieurs endroits. Mais M. Minxit tenait à faire régulièrement les choses; il avait eu, en outre, la précaution de mettre, dans une des poches de la voiture, sa trousse et un gros flacon de rhum.

Le belliqueux docteur, surmonté d'un chapeau à plumes et une épée nue à la main, caracolait autour de sa troupe et hâtait d'une voix tonnante les préparatifs du départ.

C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une armée soit haranguée. M. Minxit n'était pas homme à manquer à cette formalité. Or, voici ce qu'il dit à ses soldats:

—Soldats, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixés sur vous, que vos noms passeront à la postérité, qu'ils seront burinés au temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela, c'est de cette graine vide et inféconde qu'on jette aux niais; mais voici ce qu'il en est:

Dans toutes les guerres les soldats combattent au profit du souverain; ils n'ont pas même, la plupart du temps, l'avantage de savoir pourquoi ils meurent; mais vous, c'est dans votre intérêt, c'est dans l'intérêt de vos femmes et de vos enfants—ceux qui en ont—que vous allez combattre. M. Benjamin, que vous avez tous l'honneur de connaître, doit devenir mon gendre. En cette qualité, il régnera avec moi sur vous, et quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre maître: il vous aura une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il vous en récompensera généreusement.

Mais ce n'est pas seulement pour rendre la liberté à mon gendre que vous avez pris les armes: notre expédition aura encore pour résultat de délivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui écrase vos blés, qui vous bat quand il vous rencontre, et qui est très-malhonnête avec vos femmes. Il suffît à un Français d'une bonne raison pour combattre courageusement; vous, vous en avez deux: donc vous devez être invincibles. Les morts seront enterrés décemment à mes frais, et les blessés seront soignés dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery! mort à Cambyse! destruction à sa gentilhommière!…

—Bravo! M. Minxit, dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte de derrière, voilà une harangue bien touchée: si vous l'eussiez faite en latin, j'aurais cru que vous l'aviez pillée dans Tite-Live.

À la vue de mon oncle, il se fit un hourra universel dans l'armée. M. Minxit commanda en place repos, et conduisit Benjamin dans sa salle à manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manière la plus circonstanciée et avec une fidélité que n'ont pas toujours les hommes d'État lorsqu'ils écrivent leurs mémoires.

M. Minxit était horriblement exaspéré de l'insulte faite à son gendre, et il en grinça de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que par des imprécations; mais quand son indignation se fut un peu calmée:—Benjamin, dit-il, tu es plus ingambe, tu vas prendre le commandement de l'armée, et nous allons marcher contre le château de Cambyse; il faut que là où étaient ses tourelles, il pousse des orties et du chiendent.