—Vingt hommes, et tous valides, M. l'avocat, répondit M. Minxit.
—Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le château de M. de Cambyse est entouré de murailles; ces murailles tomberont-elles, comme celles de Jéricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose, toutefois, que vous preniez d'assaut le château du marquis: ce sera sans doute un beau fait d'armes; mais cet exploit n'est pas de nature à vous faire obtenir la croix de Saint-Louis; où vous ne voyez qu'une bonne plaisanterie et de légitimes représailles, la justice y verra, elle, un bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses entraîne la peine des galères, je vous en préviens; il faudra donc qu'après votre victoire vous vous résigniez à abandonner le pays, et cela pour quel résultat? pour vous faire donner l'accolade par un marquis.
Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j'admets la vengeance; mais se venger à son propre détriment, c'est une chose ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis, Benjamin, qu'on t'a insulté; mais qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte de brutalité commis par le plus fort au préjudice du plus faible. Or, comment la brutalité d'un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur? Est-ce ta faute à toi si cet homme est un misérable sauvage qui ne connaît d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lâchetés? Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les morceaux? Te croirais-tu insulté par un chien qui t'aurait mordu, et lui proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis avec l'assassin de son maître? Si l'insulte déshonore quelqu'un, c'est l'insultant: tous les honnêtes gens sont du parti de l'insulté. Quand un boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on s'indigne?
Si le mal que vous voulez faire à votre insulteur vous guérissait de celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance; mais si vous êtes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux sévices; si, au contraire, vous êtes le plus fort, vous avez encore pour vous la peine de battre votre adversaire. Ainsi, l'homme qui se venge joue toujours le rôle de dupe. Le précepte de Jésus-Christ, qui nous ordonne de pardonner à ceux qui nous ont offensés, est non-seulement un beau précepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela, je conclus que tu feras bien, mon cher Benjamin, d'oublier l'honneur que t'a fait le marquis et de boire avec nous jusqu'à la nuit pour te distraire de ce souvenir.
Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page; il est toujours agréable et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on nous a fait: c'est une leçon qu'on donne au méchant. Il est bon qu'il sache que c'est à ses risques et périls qu'il se livre à ses instincts malfaisants. Laisser aller la vipère qui vous a mordu quand on peut l'écraser et pardonner au méchant, c'est la même chose; la générosité en cette occasion est non-seulement une niaiserie, c'est encore un tort envers la société. Si Jésus-Christ a dit: Pardonnez à vos ennemis, saint Pierre a coupé l'oreille à Malchus, cela se compense.
Mon oncle était très-entêté, entêté comme s'il eût été le fils d'un cheval ou d'une ânesse, et, du reste, l'entêtement est un vice héréditaire dans notre famille; cependant, il convint que l'avocat Page avait raison.
—Je crois, dit-il, M. Minxit, que vous ferez très-bien de remettre votre épée dans le fourreau et votre chapeau à plumes dans son étui: on ne doit faire la guerre que pour des motifs extrêmement graves; et le roi qui entraîne sans nécessité une partie de son peuple sur ces vastes abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin. Vous seriez peut-être flatté, M. Minxit, de prendre place parmi les héros; mais, la gloire d'un général, qu'est-ce que c'est? des cités en débris, des villages en cendres, des campagnes ravagées, des femmes livrées à la brutalité du soldat, des enfants emmenés captifs, des tonneaux de vin défoncés dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fénélon, M. Minxit? Tout cela est atroce, et je frémis rien que d'y penser.
—Que me racontes-tu là? répondit M. Minxit. Il ne s'agit que de quelques coups de pioche à donner à de vieilles murailles toutes cassées.
—Eh bien! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre, lorsqu'elles ont si bonne volonté de tomber? Croyez-moi, rendez la paix à ce beau pays; je serais un lâche et un infâme si je souffrais que, pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez aux dangers multiples qui doivent résulter de notre expédition.
—Mais, dit M. Minxit, c'est que j'ai aussi, moi, des injures personnelles à venger sur ce hobereau: il m'a envoyé, par dérision, de l'urine de cheval à consulter pour de l'urine humaine.