Aussitôt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis, il tourna à droite, traversa la prairie de Flez, avec les mille ruisselets dont elle est entrecoupée, et se rendit à Corvol. Il voulait régaler M. Minxit de la primeur de son expédition; il l'aperçut de loin qui était devant sa porte; et agitant son mouchoir on signe de triomphe.
—Nous sommes vengés! s'écria-t-il.
Le bonhomme accourut au-devant de lui de toute la vitesse de ses grosses et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la même effusion que s'il eût été son fils: mon oncle dit même avoir vu couler sur ses joues deux grosses larmes qu'il cherchait à escamoter. Le vieux médecin, qui n'était pas d'un caractère moins fier et moins irascible que Benjamin, exultait d'allégresse. Arrivé chez lui, il voulut que, pour célébrer la gloire de ce jour, les musiciens exécutassent des fanfares jusqu'au soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut exécuté ponctuellement.
XI
COMMENT MON ONCLE AIDA SON MARCHAND DE DRAP À LE SAISIR.
Cependant Benjamin revint à Clamecy un peu inquiet de son audace; mais, le lendemain, le coureur du château lui remit de la part de son maître, avec une somme d'argent assez considérable, un billet ainsi conçu:
«M. le marquis de Cambyse prie M. Benjamin Rathery d'oublier ce qui s'est passé entre eux, et de recevoir, pour prix de l'opération qu'il a si habilement exécutée, la faible somme qu'il lui envoie.»
—Oh! dit mon oncle, après la lecture de cette lettre, ce bon seigneur voudrait acheter ma discrétion; il a même l'honnêteté de la payer d'avance: c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses fournisseurs. Si je lui avais extrait tout simplement, tout vulgairement et sans aucun préliminaire, l'arête qu'il s'était plantée dans le gosier, il m'aurait mis deux écus de six francs dans la main et m'aurait envoyé manger un morceau à l'office. La morale de ceci, c'est qu'avec les grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer… Que Dieu me damne si de ma vie je manque à ce principe!
Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'être discret, je ne puis, en conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma discrétion: il faut être honnête avec tout le monde ou ne pas s'en mêler; mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce qu'il paie pour l'opération et ce qu'il donne pour le silence… Cinquante écus!… Fichtre! le Cambyse est généreux. Il ne veut octroyer que douze sous, sans garantie aucune de n'être pas bâtonné, au batteur en grange qui a son fléau au bout des bras depuis trois heures du matin jusqu'à huit du soir, et moi il me paie cinquante écus un quart d'heure de ma journée: voilà de la magnificence!
Pour l'extraction de cette arête, M. Minxit eût exigé cent francs; mais, lui, il fait la médecine à grand orchestre et à grand spectacle; il a quatre chevaux et douze musiciens à nourrir. Pour moi qui n'ai à entretenir que ma trousse et mon hypostase, une hypostase, il est vrai, de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles, c'est tout ce que cela vaut. Ainsi, de cent cinquante, ôtez vingt, c'est treize pistoles à renvoyer au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent. Cette opération que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas pour mille francs… mille francs à prendre, bien entendu, après ma mort, ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il était chétif et rétréci devant moi, avec sa face pâle et suppliante, et son arête de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende honorable, dans sa personne, au peuple représenté par la mienne! Il aurait volontiers souffert que je lui attachasse son écusson derrière le dos. S'il y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aïeux, son front doit encore en être rouge de honte. Cette petite place où il m'a embrassé, je voudrais qu'après ma mort on la défalquât de mon individu, et qu'on la transférât au Panthéon… quand le peuple aura un Panthéon, bien entendu.