Mais, marquis, vous n'en êtes pas quitte pour cela: avant trois jours le bailliage saura votre aventure; je veux même la faire raconter à la postérité par Millot-Rataut, notre faiseur de noëls: il faut qu'il me fabrique à ce sujet une demi-main d'alexandrins. Pour ces vingt francs, c'est de l'argent trouvé; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma chère sœur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis, avec cet argent, un goûter comme je ne leur en ai jamais donné, un goûter qui sera payé comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme d'esprit peut se venger sans avoir recours à son épée.

La chose ainsi arrangée, mon oncle se mit à écrire au marquis pour lui annoncer le retour de son argent. Je serais charmé de pouvoir donner à nos lecteurs un nouvel échantillon du style épistolaire de mon oncle; malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents historiques que mon grand-père nous a conservés: peut-être mon oncle le marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet.

Taudis que Benjamin était en train d'écrire, son marchand d'habits rouges entra avec une pancarte à la main.

—Qu'est-ce cela? fit Benjamin, déposant sa plume sur la table; encore votre mémoire, M. Bonteint; toujours votre éternel mémoire. Eh mon Dieu! voilà tant de fois que vous me le présentez que je le sais par cœur: six aunes d'écarlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de doublure et trois garnitures de boulons ciselés?

—C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela; total: cent cinquante livres dix sous six deniers. Que je sois exclu du paradis comme un gredin si je ne perds au moins cent francs sur cette fourniture!

—S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre temps à griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien, monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent.

—Je vois, au contraire, monsieur Rathery, que vous en avez, et que j'arrive dans un moment favorable. Voilà, sur cette table, un sac qui doit contenir à peu près ma somme, et si vous voulez le permettre…

—Un instant! dit mon oncle, portant rapidement la main sur le sac, cet argent ne m'appartient pas, monsieur Bonteint; voilà précisément la lettre de renvoi que je viens d'écrire, et sur laquelle vous m'avez fait faire un pâté. Tenez, ajouta-t-il en présentant la lettre au marchand, si vous voulez en prendre connaissance…

—Inutile, monsieur Rathery, complétement inutile; tout ce que je désirerais savoir, c'est à quelle époque vous aurez de l'argent qui vous appartiendra.

—Hélas! monsieur Bonteint, qui peut prévoir l'avenir? Ce que vous me demandez, je voudrais le savoir moi-même.