—Cela étant, M. Rathery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de suite chez Parlanta le prévenir qu'il continue les poursuites commencées contre vous.

—Vous êtes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint; sur quelle rognure d'étoffe avez-vous donc marché aujourd'hui?

—De mauvaise humeur, monsieur Rathery, vous conviendrez qu'on le serait à moins. Voilà trois ans que vous me devez cet argent et que vous me remettez de mois en mois, sur je ne sais quelle maladie épidémique que je ne vois pas arriver; vous êtes cause que j'ai tous les jours des querelles avec Mme Bonteint, qui me reproche que je ne sais pas me faire payer, et qui pousse quelquefois la vivacité jusqu'à me traiter de ganache.

—Madame Bonteint est assurément une dame fort aimable; vous êtes heureux, monsieur Bonteint, d'avoir une telle épouse, et je vous prie de lui faire le plus tôt possible mes compliments.

—Je vous remercie, M. Rathery, mais ma femme est, comme on dit, un peu grecque, elle aime mieux l'argent que les compliments, et elle dit que si vous aviez eu affaire à mon confrère Grophez, il y a longtemps que vous seriez à l'hôtel Boutron.

—Que diable aussi! s'écria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne voulait pas lâcher pied, c'est de votre faute si je ne suis pas libéré envers vous; tous vos confrères ont été ou sont malades: Dutorrent a eu deux fluxions de poitrine cette année; Artichaud une fièvre putride; Sergifer a des rhumatismes; Ratine a la diarrhée depuis six mois. Vous, vous jouissez d'une santé parfaite, je n'ai pas eu l'occasion de vous fournir une médecine; vous avez une mine comme une de vos pièces de nankin, et Mme Bonteint ressemble à une statuette de beurre frais. Voilà ce qui m'a trompé. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientèle; si j'avais su alors ce que je sais, je ne vous aurais pas donné ma pratique.

—Mais, M. Rathery, il me semble que ni Mme Bonteint ni moi ne sommes obligés d'être malades pour vous fournir les moyens de vous libérer.

—Et moi je vous déclare, monsieur Bonteint, que vous y êtes moralement obligés. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos clients ne portaient pas d'habits? Cette obstination à vous bien porter est un procédé abominable; c'est un guet-apens que vous m'avez tendu; vous devriez à l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50 écus; je vous déduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que vous auriez dû faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous êtes bien heureux d'avoir à payer la médecine sans avoir eu recours au médecin, et j'en sais plusieurs qui voudraient bien être à votre place. Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10 sous 6 deniers, c'est 20 fr. que je vous redois; si vous les voulez, les voilà: je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas de sitôt une pareille occasion.

—Comme à-compte, dit M. Bonteint, je les prendrais volontiers.

—Comme solde définitif de tout compte, reprit mon oncle, et encore j'ai besoin de toute ma force d'âme pour vous faire ce sacrifice. Je destinais cet argent à un déjeuner de garçons; j'avais même l'intention de vous y inviter quoique vous soyez père de famille.