Benjamin, comme tous les grands hommes, n'était jamais pris au dépourvu par les circonstances.

—Il ne sera pas dit, répondit-il, que deux hommes d'esprit comme nous n'aient pu manger une volaille rôtie faute de broche. Si vous m'en croyez, nous embrocherons nos poulets avec mon épée, et, Gaspard que voilà la tournera par la garde.

Vous n'auriez jamais pensé à cet expédient, vous, ami lecteur; mais aussi mon oncle avait assez d'imagination pour faire dix romanciers de notre époque.

Gaspard, qui ne mangeait pas souvent de poulets, se mit joyeusement à la besogne; au bout d'une heure, les poulets étaient rôtis à point. On retourna un cuvier à lessive et on le traîna auprès du feu; le couvert fut dressé dessus, et, sans sortir de leur place, les convives se trouvèrent à table. Les verres manquaient, mais le toulon ne chômait pas pour cela. Malgré les difficultés de toute espèce que présentait l'opération, les poulets furent bientôt expédiés. Depuis longtemps les infortunées volailles n'étaient plus qu'une carcasse dénudée, et cependant les deux amis buvaient toujours. M. Susurrans, qui n'était, ainsi que nous l'avons dit, qu'un tout petit homme dont l'estomac et le cerveau se touchaient presque, était ivre autant qu'on peut l'être, mais Benjamin, le grand Benjamin, avait conservé la meilleure partie de sa raison, et prenait pitié de son adversaire; quant à Gaspard, auquel on avait passé quelquefois le toulon, il alla un peu au delà des limites de la tempérance; le respect filial ne me permet pas de me servir d'une autre expression.

Telle était la situation morale des convives lorsqu'ils quittèrent le cuvier. Il était alors quatre heures, et ils se disposaient à se mettre en route. M. Susurrans, qui se souvenait très-bien qu'il devait apporter des poulets à sa femme, les cherchait pour les remettre au bout de sa canne; il demanda à mon oncle s'il ne les avait point vus.

—Vos poulets, dit Benjamin; plaisantez-vous? vous venez de les manger.

—Oui, vieux fou, ajouta Gaspard, vous les avez mangés: ils étaient embrochés à l'épée de mon oncle, et c'est moi qui ai tourné la broche.

—Cela n'est pas vrai! s'écria M. Susurrans; car si j'avais mangé mes poulets, je n'aurais plus faim, et je me sens un appétit à dévorer un loup.

—Je ne dis pas le contraire, répondit mon oncle; mais toujours est-il que vous venez de manger vos poulets. Tenez, si vous en doutez, en voilà les deux carcasses: vous pouvez les mettre au bout de votre canne si cela vous convient.

—Tu en as menti, Benjamin! je ne reconnais point là les carcasses de mes poulets: c'est toi qui me les as pris, et tu vas me les rendre.