—C'est probablement que la maison brûle et qu'on assassine votre maître, répondit tranquillement mon oncle; et, sifflant Gaspard qui était resté en arrière, il continua son chemin.

Le temps s'était radouci; le ciel, auparavant resplendissant, était devenu d'un blanc mat et sale, comme un plafond de gypse qui n'est pas encore sec; il tombait une petite pluie fine, dense, acérée, qui ruisselait en gouttelettes le long des rameaux dépouillés, et faisait pleurer les arbres et les buissons. Le chapeau de mon oncle s'imbiba comme une éponge de cette pluie, et bientôt ses deux cornes devinrent deux gouttières qui lui versaient une eau noire sur les épaules. Benjamin, inquiet pour son habit, le retourna, et se ressouvenant de la recommandation de sa sœur, il ordonna à Gaspard d'en faire autant. Celui-ci, sans penser à saint Martin, se conforma à l'injonction de mon oncle. À quelque distance de là, Benjamin et Gaspard rencontrèrent une troupe de paysans qui revenaient de vêpres. À la vue du saint qui se trouvait sur l'habit de Gaspard, la tête en bas et son cheval les quatre fers en l'air, comme s'il fût tombé du ciel, les rustres poussèrent d'abord de grands éclats de rire, et bientôt ils en vinrent aux huées. Vous connaissez assez mon oncle pour croire qu'il ne se laissa pas impunément bafouer par cette canaille. Il tira son épée; Gaspard, de son côté, s'arma de pierres, et emporté par son ardeur, il s'élança à l'avant-garde. Mon oncle s'aperçut alors que saint Martin avait tous les torts dans cette affaire, et il fut pris d'une telle envie de rire que, pour ne point tomber, il fut obligé de s'appuyer sur son épée.

—Gaspard, s'écria-t-il d'une voix étouffée, patron de Clamecy, ton saint qui est à l'envers; le casque de ton saint qui va tomber!

Gaspard, comprenant qu'il était l'objet de toute cette risée, ne put supporter cette humiliation: il ôta son habit, le jeta à terre et le foula aux pieds. Quand mon oncle eut achevé de rire, il voulut le forcer de le ramasser et à le remettre; mais Gaspard se sauva à travers les champs et ne reparut plus. Benjamin releva piteusement l'habit et le mit au bout de son épée. Sur ces entrefaites arriva M. Susurrans; il était un peu dégrisé, et il se ressouvenait très-distinctement qu'il avait mangé ses poulets; mais il avait perdu son tricorne. Benjamin, que les vivacités du petit homme réjouissaient beaucoup, et qui voulait, comme nous dirions, nous autres professeurs gens de bas lieu et de mauvais ton, le faire monter à l'échelle, lui soutint qu'il l'avait mangé; mais la force musculaire de Benjamin en imposait tellement à M. Susurrans qu'il refusa tout net de se fâcher; il poussa même l'esprit de contrariété jusqu'à faire des excuses à mon oncle.

Benjamin et M. Susurrans s'en revinrent ensemble à Clamecy. Vers le milieu du faubourg, ils rencontrèrent l'avocat Page.

—Où vas-tu ainsi? dit celui-ci à mon oncle.

—Eh! parbleu, tu t'en doutes bien, je vais dîner chez ma chère sœur.

—Ce n'est pas du tout cela, fit Page, tu t'en vas dîner avec moi, à l'hôtel du Dauphin.

—Et si j'acceptais, à quelle circonstance devrais-je donc cet avantage?

—Je vais t'expliquer cela en deux mots: c'est un riche marchand de bois de Paris auquel j'ai gagné une affaire importante, et qui m'a invité à dîner avec son procureur, qu'il ne connaît pas. Nous sommes dans le carnaval; j'ai décidé que ce serait toi qui serais son procureur; j'allais au-devant de toi pour t'en prévenir. C'est une aventure digne de nous, Benjamin, et je n'ai pas sans doute trop présumé de ton génie en espérant que tu y prendrais un rôle.