Quand le visiteur eut fini de parler, Usagidono répondit:
– Tu es vraiment bien aimable d'être venu me prévenir, et je te remercie de cette preuve d'affection, mais je suis résolu à ne point tenir compte du danger dont tu me parles. Depuis longtemps, je le sais, les deux fils du blaireau complotent ma mort. Quoi de plus juste et de plus naturel? N'ont-ils pas le devoir de venger leur père? Chacun son tour en ce monde. Je m'étais figuré que mes deux ennemis, profitant de la faculté de se métamorphoser que leur a octroyée la nature, useraient de ruse pour me tuer à l'improviste. Il paraît qu'ils renoncent à employer ce déloyal stratagème, ils veulent se mesurer avec moi à face découverte. Je les admire et les estime. Je serai heureux de mourir de la main de ces deux braves. Bien loin donc de les fuir, je veux aller moi-même au-devant de leurs coups.
Ainsi parla le joli lièvre blanc. Le vieux Gombéiji l'avait écouté en silence. Puis, il prit à son tour la parole:
– Mon cher enfant, dit-il à son fils adoptif, ce que tu viens de dire est raisonnable, et je ne puis que t'approuver. Laisse-moi cependant te faire une remarque. Tu vas mourir, dis-tu, de la main des blaireaux. Qu'arrivera-t-il après? Il arrivera que les lièvres qui t'ont choisi pour chef voudront à leur tour venger ta mort: ce sera également leur droit et leur devoir. Ils tueront donc les deux blaireaux. Puis, la tribu des blaireaux voudra venger la mort des deux enfants. La lutte entre lièvres et blaireaux continuera de la sorte de génération en génération, chose fort regrettable.
N'y a-t-il pas un moyen de mieux arranger les choses? Écoute. Voici à quoi je pense depuis quelques jours. Le blaireau que tu as tué était mon ennemi quand il vivait; maintenant, il n'est plus de ce monde; je n'ai aucune raison de lui continuer ma haine. Je songe donc à lui élever un tombeau et à faire célébrer pour lui un service solennel, auquel seraient convoquées les deux tribus des blaireaux et des lièvres. Je ferais aussi une pension à la pauvre veuve. Les deux fils reconnaissants abandonneraient sûrement leur projet de vengeance, et la paix serait rétablie.
Usagidono approuva pleinement la géniale et généreuse proposition de son maître. Il fut donc convenu que tout le monde se rendrait à la fête et que le lièvre blanc annoncerait publiquement la chose. Là-dessus, le visiteur prit congé. Gombéiji, Tora et Usagidono se couchèrent, l'âme heureuse et le cœur plein d'espérance.
Le moment solennel est arrivé. De toutes les montagnes avoisinantes, les lièvres accourent par groupes joyeux. Ils se réunissent sous une vaste tente, dressée au pied d'un pin énorme et tendue de drapeaux et d'oriflammes qui battent au souffle de la brise. Les salutations d'usage terminées, le repas commence.
Plusieurs centaines de lièvres sont assis, formant un immense cercle. Chacun a devant soi la minuscule table qui porte la fiole de saké, l'assiette de poisson découpé en tranches et la tasse de riz. A la place d'honneur, sur un siège plus élevé, est assis Usagidono, président de la réunion. Il a à sa droite le vieux Gombéiji, et à sa gauche la vieille Tora.
Les deux jeune blaireaux s'étaient approchés en silence, étouffant le bruit de leurs pas. Ils avaient revêtu leur costume de guerre, et portaient au côté deux sabres à la lame affilée. Ils regardèrent à travers les fentes, et aperçurent leur ennemi. Yamajiro voulut à l'instant pénétrer sous la tente et accomplir sa vengeance, mais son frère le retint:
– Attends encore, lui dit-il, en lui saisissant le bras. Tu vois bien qu'ils sont plusieurs centaines. Que pourrions-nous contre un si grand nombre? Attends! Ils vont boire. Bientôt ils seront ivres: alors nous pourrons sans danger accomplir notre vengeance.