Hachette, Le Rayon fantastique n°27, 1954

Illustration de René Caillé

Titre original : « Needle », 1950

Traduit de l’américain par Pierre-André Gruénais

I

NAUFRAGE

Les zones d’ombre sont en général de bons endroits pour se dissimuler, même sur la Terre. Une frange de pénombre peut évidemment exister à l’endroit où s’arrête la grande lumière crue.

En dehors de la Terre, là où n’existe aucune atmosphère pour diffuser les ondes lumineuses, la transition entre la lumière et l’ombre est nette. L’ombre elle-même de la Terre, par exemple, est un cône sombre d’un million et demi de kilomètres de long dont la pointe se trouve dans le prolongement du soleil. Ces ténèbres recèlent les germes d’une invisibilité encore plus parfaite que toutes celles que l’on peut imaginer, car les seules lumières qui y pénètrent proviennent des étoiles et des rais faiblement renvoyés par la mince atmosphère qui entoure la Terre.

Le Chasseur savait qu’il se trouvait dans l’ombre d’une planète, bien que n’ayant jamais entendu parler de la Terre. Il s’en était aperçu au moment où sa vitesse devenait inférieure à celle de la lumière. Très en avant de lui il avait découvert un carré noir entouré de rouge. Dans l’ombre où il était plongé seuls ses instruments de bord permettaient encore de détecter l’engin fugitif. Mais, brusquement, il constata que l’autre vaisseau était visible à l’œil nu, et aussitôt la légère inquiétude qui le tenaillait prit corps.

Il n’avait pas encore compris pourquoi le fuyard diminuait de vitesse. C’était peut-être dans le faible espoir de voir son poursuivant le dépasser suffisamment pour ne plus être à la portée des instruments de détection. Et sans cesse la décélération s’accentuait. L’engin fugitif continuait à se maintenir en ligne droite avec le monde qui se dessinait vaguement au-delà. Dans ces conditions il était extrêmement dangereux de chercher à rattraper trop vite le fuyard. Subitement, une immense lueur rouge signala que le premier engin venait d’entrer dans une atmosphère. La planète était donc beaucoup plus petite et infiniment plus proche que le Chasseur ne l’avait cru.