Le poursuivant comprit immédiatement la signification de ce formidable éclat rouge. De toute la puissance de ses générateurs, il fit un effort intense pour s’écarter le plus possible de la planète. En même temps, il fit glisser le restant de son corps dans la salle de contrôle pour protéger d’une sorte de coussin de gélatine le périt afin de le soustraire aux effets de la terrible décélération. Il se rendit compte sur-le-champ que ce ne serait pas suffisant. Il avait à peine eu le temps de se demander si la créature qui fuyait devant lui allait vraiment courir le risque de s’écraser avec son navire que déjà les premières vagues de l’enveloppe d’air qui entourait le monde vinrent freiner son piqué désespéré. Aussitôt les plaques de métal de la coque devinrent d’un rouge presque orangé sous l’effet de la chaleur.
Comme les engins plongeaient tout droit vers le cône d’ombre qu’ils allaient bientôt traverser, le fugitif redeviendrait invisible, une fois sa coque refroidie. Le Chasseur fit un ultime effort pour conserver les yeux fixés sur les instruments qui indiqueraient la marche de l’autre. Il fit bien, car le cylindre étincelant s’évanouit brusquement dans un énorme nuage de vapeur d’eau, voilant entièrement la surface sombre de la planète. Une fraction de seconde plus tard le vaisseau du Chasseur pénétra à son tour dans la masse vaporeuse et au même instant fut secoué par une terrible embardée faisant de sa course rectiligne une vrille inquiétante. Le pilote comprit qu’une des plaques de direction venait de lâcher, arrachée sans doute par la chaleur intense qui n’avait pu se dissiper. Pour l’instant il ne pouvait rien y faire. Il remarqua que l’autre engin venait de s’arrêter brusquement comme s’il était entré dans un mur. Mais il le vit repartir, beaucoup plus doucement d’ailleurs, et le pilote comprit que quelques secondes à peine le séparaient du même obstacle.
Sa supposition était exacte. Bien qu’ayant rentré au dernier moment les plaques de direction qui existaient encore, le navire du Chasseur continuait sa vrille et vint s’écraser presque à plat sur de l’eau. Sous le choc la coque s’ouvrit en deux d’un bout à l’autre comme une coquille d’œuf. Bien que toute son énergie cinétique eût été absorbée sur-le-champ, l’engin ne s’arrêta pas tout de suite. Il continua sa course beaucoup plus lentement, un peu comme une feuille morte qui tombe mollement, et le Chasseur sentit que ce qui restait de son engin allait s’immobiliser quelques secondes plus tard sur ce qui devait être le fond d’un lac ou de la mer.
« Au moins, se dit-il en lui-même, comme il commençait à reprendre ses esprits, mon fugitif doit être dans la même situation. » Il comprenait maintenant pourquoi l’autre machine s’était arrêtée brusquement pour amorcer ensuite un long mouvement de descente. Si le premier engin était entré percutant dans l’eau, le résultat devait être le même et leurs machines à tous deux dans le même état.
Avec d’infinies précautions le Chasseur tâta autour de lui et découvrit que la salle de contrôle qui avait été autrefois une pièce cylindrique de cinquante centimètres de diamètre sur soixante centimètres de long, n’était plus à présent qu’un mince espace compris entre deux plaques déchiquetées. Les soudures des plaques de métal de deux centimètres d’épaisseur composant la coque avaient cédé, ou plutôt s’étaient arrachées suivant une ligne de moindre résistance, car à l’origine l’ensemble se présentait sous la forme d’une seule enveloppe tubulaire en métal. Les parties hautes et basses s’étaient écrasées, et se touchaient presque à un ou deux centimètres près. À chaque bout de la pièce les cloisons étaient éventrées, ce qui prouvait que même cet alliage extrêmement résistant n’était pas à toute épreuve.
Le périt n’existait plus. Il avait été non seulement écrasé par l’affaissement des parois, mais le corps semi-liquide du Chasseur avait transmis la force de l’impact comme une presse hydraulique.
Tous les organes intérieurs du périt qui servait de support vivant au Chasseur étaient anéantis et, s’apercevant de cela, le Chasseur se retira lentement de l’intérieur de la petite créature. Il n’essaya pas de jeter hors du vaisseau ce qui restait du périt, car il pensait que, par la suite, il serait peut-être obligé de s’en servir comme nourriture. Cette idée lui fut fort déplaisante, le comportement du Chasseur à l’égard de l’animal étant semblable à celui d’un homme envers son chien fidèle. Toutefois le périt était beaucoup plus utile que n’importe quel animal domestique, avec ses mains délicates dont il avait appris à se servir au commandement, un peu comme le fait un éléphant avec sa trompe en obéissant aux ordres de son cornac.
Le Chasseur décida de poursuivre son exploration et fit passer par l’une des fentes de la coque un mince pseudopode qui avait la consistance de la gelée. Il savait déjà que le navire reposait dans l’eau salée, mais il ignorait à quelle profondeur, tout en ne la supposant pas très grande. Dans le monde où il était habitué à vivre, il aurait pu calculer avec beaucoup de précision la distance qui le séparait de la surface en se basant sur la pression qu’il ressentait. Mais celle-ci dépendait du poids d’une certaine quantité d’eau, et il n’avait pas eu le temps de demander des renseignements sur l’ordre de grandeur de la gravité de cette planète avant l’accident.
Dehors il faisait noir. Quand il parvint à modeler un œil en partant de ses propres tissus, car à présent il était séparé du périt, il ne découvrit rien aux alentours. Néanmoins, il s’aperçut brusquement qu’autour de lui la pression n’était pas constante. Elle croissait et décroissait avec une certaine régularité, et l’eau transmettait à sa substance éminemment sensible la pression des ondes à hautes fréquences qui pouvaient être des sons. En écoutant attentivement, il estima finalement qu’il devait se trouver tout près de la surface d’une étendue d’eau suffisamment vaste pour que des vagues très hautes puissent déferler. Une terrible tempête devait faire rage. Au cours de sa chute catastrophique il n’avait pourtant remarqué aucun trouble atmosphérique, mais cette constatation ne signifiait pas grand-chose, car il avait passé trop peu de temps dans l’atmosphère pour pouvoir déceler un vent même fort.
Tâtant dans la vase autour de l’épave de l’engin avec d’autres pseudopodes, il découvrit à son grand soulagement que la planète était habitée. Il en était déjà presque sûr, mais cette confirmation le remplit d’aise. L’eau contenait assez d’oxygène dissous pour subvenir à ses besoins, à condition qu’il ne cherchât pas à s’étendre trop. En conséquence il devait certainement exister de l’oxygène en grande quantité au-dessus de l’eau. Mieux valait, estimait-il, avoir des preuves palpables de l’existence d’êtres vivants. Il fut également très satisfait de découvrir un certain nombre de petits mollusques bivalves qu’il jugea, après essai, tout à fait comestibles. Comprenant que la nuit baignait cette portion de la planète, il décida de remettre à plus tard ses investigations.