La très grande majorité des êtres de l’espèce du Chasseur n’avaient jamais eu la moindre intention de transgresser cette loi, car ils vivaient en bonne amitié avec les créatures qui leur servaient de refuge. Les quelques individus faisant exception à cette règle étaient regardés par leurs semblables comme un objet de mépris qu’il fallait exterminer. C’était précisément un de ceux-ci que le Chasseur poursuivait lorsqu’il était venu s’écraser sur la Terre. Il lui fallait absolument retrouver le fugitif pour protéger sa race d’une invasion possible de ces créatures irresponsables qui finissaient toujours par se regrouper.

« Tu ne gêneras point ton hôte. » Dès l’instant de son arrivée, le Chasseur avait remarqué les réactions des globules blancs circulant dans le sang généreux du jeune garçon. Jusqu’à présent, il avait réussi à éviter tout contact avec ces globules en s’abstenant de pénétrer à l’intérieur des vaisseaux transportant du sang rouge. Cependant, il y avait aussi des globules blancs dans le système lymphatique et dans les autres tissus. Leur dangereuse présence l’obligeait à une très grande prudence. Son corps cellulaire n’était pas immunisé contre le pouvoir d’absorption des globules blancs, et il avait réussi à se préserver de tout accident sérieux en fuyant constamment devant ces globules. Il savait très bien qu’une telle situation ne pourrait pas se prolonger indéfiniment. Tout d’abord, il serait certainement obligé de porter son attention sur d’autres sujets. En outre il se verrait forcé, tôt ou tard, de combattre, si cette situation se prolongeait. S’il luttait, le nombre des globules blancs augmenterait évidemment, occasionnant par là une maladie quelconque à son hôte. Donc il n’y avait qu’une solution : faire la paix avec les leucocytes. Les membres de sa race avaient mis au point depuis longtemps une technique générale permettant de résoudre ce problème. Néanmoins il fallait faire très attention dans les cas particuliers et à plus forte raison avec des inconnus. En procédant par tâtonnements, le Chasseur s’efforça de déterminer aussi rapidement que possible la nature chimique de la substance qui permettait aux globules blancs de différencier les corps étrangers de ceux qui se trouvaient normalement dans le corps humain. Après de longs et prudents efforts, il exposa successivement chacune des cellules de son être afin de trouver la source de la substance chimique. Des molécules nouvelles se formèrent à la surface de ses nombreuses cellules et il s’aperçut avec un vif soulagement, que les leucocytes ne l’importunaient plus. Il pouvait donc se servir en toute tranquillité de tous les vaisseaux sanguins grands ou petits pour lancer des explorations de tous côtés.

« Tu ne gêneras point ton hôte. »

Il avait autant besoin de nourriture que d’oxygène. Il aurait pu évidemment dévorer avec une satisfaction réelle les tissus les plus variés qui l’entouraient, mais la loi lui imposait de faire un choix. En dehors de lui-même, il existait certainement d’autres corps étrangers dans cet organisme, et très logiquement il décida d’en faire son menu, car en les faisant disparaître, il éliminerait ainsi les menaces qui pouvaient peser sur la santé de son hôte, et par là même il assurait sa propre tranquillité. L’identification des autres intrus ne devait pas être difficile. Tout ce que les leucocytes attaqueraient devait devenir immédiatement la proie toute désignée du Chasseur. Aussi minces que puissent être ses besoins, les microbes locaux ne suffiraient probablement pas à le nourrir pendant longtemps et il se verrait dans l’obligation de se tapir à un endroit quelconque du tube digestif. Il n’en résulterait aucun dommage pour son hôte, sauf une très légère augmentation de l’appétit.

Durant plusieurs heures, l’exploration se poursuivit en même temps que les assimilations nécessaires. Le Chasseur sentit que son hôte venait de s’éveiller et commençait à bouger. Cependant il n’avait fait aucun effort pour aller voir ce qui se passait à l’extérieur. Le Chasseur avait un problème particulièrement difficile à résoudre et bien qu’il ait pu trouver très rapidement le moyen de triompher des leucocytes, son pouvoir d’attention et de réflexion était très limité, contrairement aux apparences. Son triomphe sur les leucocytes avait été, à vrai dire, une action automatique, un peu comme celle d’un homme qui continue une conversation en montant un escalier.

Grâce aux filaments issus de sa chair, filaments beaucoup plus fins que les neurones, le Chasseur construisit peu à peu un réseau très serré dans tout le corps de Bob. Par l’intermédiaire de ce filet, le Chasseur en vint peu à peu à découvrir le but et l’emploi ordinaire de tous les muscles, glandes et organes sensoriels. Durant cette période, la plus grande partie de son être demeura dans la cavité abdominale, et ce n’est que soixante-douze heures après son entrée dans le corps qu’il sentit sa position assez solide pour reporter son attention sur ce qui se passait au-dehors.

Comme dans le cas du requin, il se mit en devoir d’occuper l’espace qui existait derrière les cellules rétiniennes du garçon. Le Chasseur était à même de tirer meilleur parti des yeux de Bob que Bob lui-même. L’œil humain, en effet, ne perçoit les détails des objets que si leur image se forme sur une surface de plus d’un millimètre sur la rétine. Le Chasseur, en revanche, pouvait se servir de toute la surface, ce qui lui donnait un champ de vision considérablement plus large. Il pouvait donc voir des objets que Bob ne voulait pas regarder. Cette possibilité se révélait très appréciable, en effet la plupart des spectacles qui devaient l’intéresser au plus au point étaient beaucoup trop familiers aux humains pour attirer l’attention de Bob.

Le Chasseur pouvait entendre vaguement à l’intérieur du corps humain, mais il estima beaucoup plus utile d’établir un contact direct avec les os de l’oreille moyenne. À présent, entendant aussi bien et voyant mieux que son hôte, il était prêt à pousser son enquête sur cette planète où le sort l’avait jeté. « Il n’y a plus de raison, songea-t-il, pour retarder encore les recherches et la destruction du criminel issu de ma propre race qui erre à présent en liberté. » Il commença à regarder et à écouter. Le Chasseur avait toujours considéré sa recherche comme une simple routine, car d’autres problèmes similaires s’étaient déjà présentés à lui auparavant. Il avait vaguement espéré, qu’en jetant un regard hors du corps de Bob, il découvrirait presque aussitôt son fugitif qu’il ferait disparaître par les moyens ordinaires, sans se souvenir que tout son équipement gisait à présent au fond de la mer. Ce point de vue était excusable chez un navigateur de l’Espace, mais ne pouvait certainement pas s’appliquer à un détective. Il avait commis l’erreur de considérer la planète comme un monde très limité et de penser que ses recherches seraient pratiquement terminées dès qu’il en aurait exploré une partie. Sa déception fut rude lorsqu’il hasarda un regard vers l’extérieur, le premier depuis sa rencontre avec Bob Kinnaird. L’image dessinée sur leurs rétines communes représentait l’intérieur d’un objet cylindrique ayant de vagues analogies avec son engin inter-spacial. Plusieurs rangées de sièges étaient occupées par des êtres humains. Sur le côté se trouvaient des hublots à travers lesquels Bob regardait. Les suppositions qui avaient germé dans l’esprit du Chasseur se trouvèrent immédiatement confirmées par ce qui s’offrait à sa vue dans l’encadrement du hublot. Ils se trouvaient à bord d’un avion volant à très haute altitude, à une vitesse et dans une direction que le Chasseur n’était pas en mesure d’estimer. Se mettre tout de suite à la recherche du fugitif ? Peut-être, mais il lui fallait tout d’abord découvrir le continent où celui-ci s’était réfugié.

Le vol dura encore plusieurs heures et le Chasseur abandonna rapidement l’essai qu’il faisait d’essayer de se souvenir des points de repère aperçus en dessous.

Un ou deux endroits, cependant, se fixèrent dans son esprit, qui pourraient éventuellement lui donner l’indication de la direction prise par l’appareil. Il lui fallait surtout se souvenir du temps écoulé plutôt que de l’endroit où il se trouvait. Et lorsqu’il serait plus familiarisé avec le mode de vie des humains, il se promettait de découvrir où se trouvait son hôte au moment où il avait pénétré à l’intérieur.