Il aurait été infiniment plus simple pour lui de contrôler les mouvements de son hôte par un moyen quelconque ou d’interpréter et d’influencer les innombrables réactions qui traversaient son système nerveux. Dans le passé il contrôlait le périt, indirectement du moins, car les petites créatures avaient été dressées à répondre aux influx envoyés à leurs muscles, un peu comme un cheval est habitué à répondre à la pression des rênes. Le peuple d’où venait le Chasseur se servait des périts pour accomplir les actions que leurs corps semi-liquides ne pouvaient faire par manque de force. Ils s’en servaient également pour aller dans les endroits où ils n’auraient pu se rendre seuls, tels que l’intérieur du petit bolide qui avait conduit le Chasseur sur la Terre. Malheureusement Robert Kinnaird n’était pas un périt et on ne pouvait pas le traiter comme tel. Pour l’instant, il n’y avait aucun espoir d’influencer ses actes et s’il restait une chance d’y parvenir, il faudrait faire appel à la raison du garçon, plutôt que de songer à une solution de force. Le Chasseur était donc un peu dans la situation du spectateur de cinéma qui souhaiterait changer l’intrigue du film.
Les classes commencèrent le lendemain de leur arrivée. Le Chasseur comprit immédiatement quel en était le but, tout en trouvant particulièrement obscurs la plupart des sujets traités. Bob suivait les cours de français, de physique, de latin et d’anglais, et, de ces quatre matières, la physique se révéla la plus utile pour permettre au Chasseur de se familiariser avec le langage courant. On comprend très facilement pourquoi.
Bien que le Chasseur ne fût pas un savant, il possédait quelques connaissances scientifiques. On ne peut quand même pas diriger une machine inter-spaciale sans savoir un peu comment elle marche ! Les principes élémentaires de la physique sont toujours les mêmes. Si les signes conventionnels de représentation adoptés par les auteurs des livres de Bob étaient différents de ceux en vigueur chez le peuple du Chasseur, il était néanmoins facile de comprendre les graphiques. Ceux-ci sont en général accompagnés d’explications écrites qui furent la clef ouvrant au Chasseur la compréhension d’un grand nombre de mots. Le rapport qui existait entre le langage écrit et parlé fut également révélé au Chasseur au cours d’une classe de physique pendant laquelle le professeur se servit de courbes abondamment pourvues de lettres pour expliquer un problème de mécanique. L’élève invisible comprit brusquement le rapport entre les sons et les lettres. Quelques jours plus tard, il était à même de se représenter l’écriture de tous les nouveaux mots entendus, sauf évidemment de ceux dont la transcription revêtait une de ces formes bizarres si courantes dans la plupart des langues.
Il apprit à lire de plus en plus vite, car plus le Chasseur connaissait de mots, plus il pouvait en deviner d’autres d’après le contexte. Vers le début de décembre, deux mois après la rentrée des classes, le vocabulaire du Chasseur était à peu près celui que peut posséder un enfant de dix ans assez intelligent, quoique certains mots ne fussent pas très précis dans son esprit. Il connaissait beaucoup trop de termes scientifiques et avait des trous dans les domaines moins spécialisés. De plus, le sens qu’il donnait à de nombreux termes était en général beaucoup trop savant alors qu’on les employait souvent dans des acceptions différentes. Par exemple il croyait que le mot « travail » signifiait simplement : force, temps, distance.
Bientôt, il avait atteint un stade où les mots avaient un sens profond pour lui et il prit de plus en plus l’habitude d’essayer de comprendre une expression qu’il ignorait encore, d’après les phrases précédentes, ce qui le conduisait souvent à commettre des erreurs, car il ignorait tout du langage figuré. Vers la fin du mois, alors que l’étrange petit être avait totalement oublié la raison de sa venue sur la Terre (tant était grand son plaisir d’apprendre), une interruption se produisit brusquement dans son éducation. Le Chasseur se rendit compte qu’il ne devait s’en prendre qu’à sa propre négligence, ce qui le ramena à un sens plus étroit de son devoir. Robert Kinnaird faisait partie de l’équipe de football de l’école. Profondément intéressé comme il l’était par la bonne santé physique de son hôte, le Chasseur désapprouvait ce jeu, bien qu’il se rendît compte que les muscles des humains devaient avoir une certaine activité. Le match final de la saison se jouait vers la mi-décembre et personne n’était plus heureux que le Chasseur de voir se terminer la saison de football. Et pourtant il s’était réjoui trop tôt.
Au moment le plus important de la partie, Bob glissa malencontreusement et se foula assez sérieusement la cheville pour être obligé de rester au lit durant plusieurs jours. Le Chasseur se sentit un peu responsable de cet accident, car s’il avait pu le prévoir deux ou trois secondes plus tôt, il aurait resserré le réseau de ses propres tissus qui existait autour des articulations et des tendons du jeune garçon. Sa force physique n’était évidemment pas démesurée et son intervention n’aurait peut-être servi à rien, néanmoins il regrettait de n’avoir pas tenté quelque chose. À présent que l’accident était arrivé, il n’y avait plus rien à faire. Le danger d’infection n’était même pas à craindre puisque la peau n’avait pas été atteinte.
Le repos forcé de Bob rappela le Chasseur à ses devoirs envers son hôte et aussi à ses obligations de policier. Et une fois de plus, il passa en revue tout ce qu’il avait appris et tout ce qui pouvait avoir un rapport quelconque avec le devoir qui lui restait à accomplir. À sa grande surprise, il vit qu’au fond les données les plus élémentaires lui manquaient. Il ne savait même pas où se trouvait le jeune garçon lorsqu’il l’avait choisi pour domicile.
Peu après, il apprit tout à fait par hasard, à la suite d’une remarque adressée à Bob par l’un de ses amis, que l’endroit où Bob avait passé ses vacances était une île. Cette information éclairait l’affaire d’un jour nouveau, car si le fugitif était tombé à la même place que le Chasseur, il devait s’y trouver encore. S’il avait réussi à quitter l’île on pourrait toujours retrouver le moyen qu’il avait emprunté. Le Chasseur se souvenait encore avec trop de précision de son aventure avec le requin pour admettre que l’autre ait pu réussir à s’éloigner dans un poisson. D’autre part il n’avait jamais entendu parler d’une créature à sang chaud et à poumons qui puisse vivre dans l’eau. Dans toutes les conversations de Bob et dans ses lettres, il n’avait jamais été question de baleine ou de phoque.
Si le fugitif était entré, lui aussi, dans un corps humain, ce dernier n’avait pu quitter l’île par ses propres moyens, il serait sans doute facile de retrouver une trace du bateau ou de l’avion qui l’avait emmené. Ses pensées étaient assurément réconfortantes et le Chasseur ne devait pas en avoir d’autres aussi agréables pendant un certain temps.
Pour pouvoir revenir sur l’île en question, le premier point était de savoir où elle se trouvait. Bob recevait fréquemment des lettres de ses parents, mais il fallut quelque temps au Chasseur pour s’en rendre compte. En effet il éprouvait beaucoup de difficultés à lire l’écriture manuscrite et, d’autre part, il ignorait les relations qui existaient entre Bob et les personnes envoyant les lettres. Il n’éprouvait aucun scrupule à prendre connaissance du courrier de Bob, mais avait simplement du mal à le lire. Bob écrivait également à ses parents, à intervalles un peu plus irréguliers il est vrai, mais ils n’étaient pas ses seuls correspondants. Ce ne fut que vers la fin de janvier que le Chasseur s’aperçut que la plupart des lettres reçues ou envoyées par le jeune garçon provenaient ou allaient à la même adresse.