Cette découverte s’expliqua d’elle-même lorsque le jeune garçon reçut une machine à écrire comme cadeau de Noël. Il était difficile d’affirmer que ses parents avaient voulu lui faire ainsi un reproche discret, mais en tout cas le Chasseur lut beaucoup plus facilement tout le courrier. Il s’aperçut très vite que la plupart des lettres étaient adressées à M. et Mme Arthur Kinnaird. Ses observations précédentes l’avaient mis au courant de l’habitude qui existait chez les humains de conserver le même nom de père en fils. En outre, la formule de politesse ne permettait aucun doute sur les liens qui unissaient le jeune garçon et les destinataires des lettres. On pouvait supposer à juste titre que Bob passerait l’été avec ses parents.

Où se trouvait l’île, comment s’y rendait-on ? Le Chasseur n’en savait toujours rien. Cependant, il pouvait affirmer d’après la longueur du trajet aérien qu’elle se situait à une grande distance de l’école où il vivait en ce moment avec Bob. Ce dernier y retournerait vraisemblablement au cours des prochaines vacances, mais alors le fugitif aurait plus de cinq mois pour se mettre définitivement à l’abri. Trop de temps avait déjà été perdu !

Une énorme mappemonde trônait au milieu de la grande salle de la bibliothèque du collège, dont les murs étaient couverts d’une multitude de cartes géographiques. Malheureusement Robert n’accordait jamais qu’un coup d’œil distrait aux cartes et à la mappemonde. Le Chasseur se sentait devenir fou en passant chaque jour si près de ce qu’il voulait voir, sans jamais y parvenir. À mesure que le temps passait, l’envie se faisait de plus en plus forte en lui, d’agir sur les petits muscles qui commandaient la direction du regard de son hôte. Cette idée pouvait être très dangereuse, mais, bien que remarquablement intelligent, le Chasseur était malgré tout à la merci d’une émotion très puissante qui le ferait agir un peu malgré lui.

Le Chasseur se maîtrisa, du moins partiellement, car il parvint à conserver le contrôle de ses actes, mais à mesure que sa patience s’émoussait à ce petit jeu, il en vint à examiner sous un jour de plus en plus favorable ce qui a priori semblait une idée complètement folle. Pourquoi ne pas entrer en communication avec son hôte et se servir du concours d’un être humain ? « Après tout, se dit le Chasseur, je ne veux quand même pas passer le reste de mes jours à regarder le monde avec les yeux de Bob, d’autant plus que ce dernier promet de vivre longtemps et que rien ne prouve qu’un jour ou l’autre je m’approcherai de l’endroit où vit le fugitif, ni que je pourrai faire quelque chose pour le retrouver. »

À l’heure actuelle, le fugitif pouvait parfaitement paraître en public et adresser un pied de nez au Chasseur sans courir le moindre risque. Que pouvait donc faire le petit détective pour retourner la situation ?

Avec les êtres dont les compatriotes du Chasseur se servaient normalement comme hôtes, les rapports finissaient par atteindre une rapidité de compréhension étonnante. L’association se faisait avec le plein consentement de l’hôte qui fournissait la nourriture, la mobilité et la force musculaire pendant que de leur côté, les microbes s’engageaient à protéger l’hôte contre toutes sortes de maladies et d’atteintes à son intégrité physique. Les deux êtres faisaient apport de leur intelligence pour le plus grand bien de l’association ainsi créée qui devenait souvent une camaraderie et une amitié très forte. Les conditions de l’entente bien spécifiées, le moindre changement effectué sur les organes sensoriels de l’hôte pouvait être considéré comme un moyen de communication de la pensée. Au bout de quelques années d’association, un nombre infini de signaux, absolument imperceptibles aux autres, permettaient aux deux associés de développer la rapidité de leurs rapports à un point tel que cela pouvait être considéré comme de la télépathie.

Bob ne possédait évidemment pas la formation qui le prédisposerait à une telle symbiose, mais le Chasseur avait toujours la possibilité d’agir sur ses sens. Il était certain qu’une grosse émotion naîtrait chez le jeune garçon lorsqu’il apprendrait pour la première fois qu’il avait en lui un étranger. De ce côté, le Chasseur pouvait empêcher des catastrophes. Sa propre race pratiquait la symbiose depuis si longtemps que ses semblables en étaient venus à publier les problèmes que pouvait soulever l’établissement de relations avec une créature non encore habituée à cette pratique. Une fois sa décision prise, le Chasseur ne pensa plus qu’au moment où les circonstances favoriseraient la réalisation de son projet.

Les moyens d’y parvenir existaient déjà. D’une part, le filet protecteur que le Chasseur avait tissé dans tout le corps de Bob et, d’autre part, la machine à écrire. À l’instar des muscles qu’il recouvrait, le réseau pouvait être contracté, avec moins de puissance il est vrai. Si par hasard Bob s’asseyait devant sa machine sans but bien précis, le Chasseur pourrait alors le faire frapper sur quelques touches suivant sa volonté. Les chances de réussite dépendaient pour une large mesure des réactions du jeune garçon lorsqu’il s’apercevrait que ses doigts remuaient sans qu’il le veuille. Le Chasseur décida que, sans faire preuve d’un optimisme exagéré, son projet pouvait être mené à bien.

IV-V

LE SIGNAL