Ils avaient discuté longuement tout au long de la soirée, mais, à présent, s’efforçaient d’être silencieux en approchant de la chambre de Bob. Celui-ci avait sans doute été le sujet de la conversation et ils ne voulaient pas le déranger. Le jeune garçon les entendit néanmoins et il cessa de bouger le pied et respira moins fort. À ces changements, le Chasseur comprit que Mme Kinnaird venait jeter un coup d’œil dans la chambre de son fils et que celui-ci tenait à donner l’impression qu’il dormait. Quelques instants plus tard, le Chasseur entendit se fermer une autre porte. Au moment où Bob sombra enfin dans le sommeil, le Chasseur était très énervé et impatient, mais toutefois pas assez pour négliger de s’assurer du sommeil profond de son hôte. Lorsqu’il en fut certain, il décida d’agir sur-le-champ. Son corps gélatineux émergea peu à peu des pores de la peau de Bob, puis le Chasseur traversa draps et matelas, et deux à trois minutes plus tard toute la masse de son corps se trouvait sous le lit du jeune garçon.

Le Chasseur resta un moment à écouter pour être sûr qu’aucun bruit insolite ne retentissait dans la maison, puis il se glissa vers la porte et étendit un pseudopode muni d’un œil dans l’entrebâillement. Il était en route pour se livrer à un examen personnel de la personne suspecte et était à peu près certain d’avoir raison. Il n’avait pas oublié les arguments avancés par le docteur pour remettre un tel examen à plus tard jusqu’au moment où il aurait décidé des mesures à prendre au cas où il trouverait quelque chose. Le Chasseur sentait néanmoins qu’une faille sérieuse existait dans ce raisonnement. En effet si l’hypothèse du Chasseur se révélait exacte, Bob, sans le savoir, était entraîné dans une aventure qui pouvait lui être extrêmement douloureuse. On ne pouvait plus attendre pour être fixé.

Une lampe était allumée dans le couloir, mais elle n’était pas assez lumineuse pour gêner le Chasseur qui, à l’instant présent, avait la forme d’une longue ficelle de l’épaisseur d’un crayon s’étendant sur plusieurs mètres le long du mur. Il s’arrêta de nouveau pour écouter longuement les bruits de respiration qui provenaient de la chambre des parents Kinnaird. Satisfait de son examen et estimant que tous deux devaient être endormis, il entra. La porte de la chambre était fermée, ce qui d’ailleurs ne le gênait nullement, car la moindre fissure lui suffisait et, en dernière ressource il lui restait le trou de la serrure.

Il avait déjà appris à reconnaître la différence de son et de rythme que donnait la respiration de l’homme et de la femme, et sans hésitation il se transporta sous le lit du suspect. Une colonne de gelée s’éleva lentement jusqu’à toucher le matelas, puis le reste du corps sans forme suivit la même voie et se rassembla dans le matelas. Avec beaucoup de précautions le Chasseur essaya alors de découvrir le pied du dormeur. Sa technique était très au point à présent et s’il l’avait voulu, il aurait pu très facilement entrer dans le corps beaucoup plus rapidement qu’il ne l’avait fait pour Bob la première fois, car il n’avait plus à se livrer à des explorations pour reconnaître l’endroit où il lui était plus facile de se glisser. Toutefois il n’avait pas l’intention d’entrer tout de suite dans le corps et il resta dans le matelas pendant que de fins tentacules commençaient à pénétrer dans la peau. Ils n’allèrent d’ailleurs pas très loin.

La peau humaine est faite de plusieurs couches de cellules différentes, mais toutes sont en général de la même grandeur et de la même forme, qu’elles soient mortes et cornées comme celles que l’on rencontre en premier ou sensibles et vivantes comme celles de l’épithélium sous-cutané. Normalement, il n’existe pas de couches ou même de réseaux discontinus de cellules plus sensibles et plus mobiles que les autres. Bob possédait un tel réseau, car le Chasseur l’avait tissé pour sa propre sauvegarde. Le Détective ne fut pas surpris le moins du monde de découvrir un réseau semblable juste sous l’épiderme de M. Arthur Kinnaird. C’était même ce à quoi il s’attendait. Les cellules rencontrées détectèrent et reconnurent les tentacules lancés par le Chasseur. Durant quelques instants, des mouvements désordonnés et des réactions bizarres agitèrent ces cellules, qui semblaient vouloir éviter tout contact avec le Chasseur. Puis, elles s’immobilisèrent de nouveau ; car l’être à qui elles appartenaient avait dû se rendre compte qu’il était inutile de résister.

Le corps du Chasseur se répandit le long de ce réseau et bon nombre de ces cellules se collèrent aux autres et transmirent un message. Il ne s’agissait naturellement pas d’un discours, et ni le son ni la vue, ni tout autre sens humain n’avait cours dans ce monde. La télépathie n’avait rien à y voir non plus et il n’existe aucun autre mot dans notre vocabulaire pour désigner d’une façon précise le moyen par lequel cette communication fut établie. On peut dire que les systèmes nerveux de deux créatures s’étaient intimement fondus pour l’instant présent afin que toute sensation ressentie par l’un le fût également par l’autre.

Le message ne pouvait, évidemment, pas être traduit en mots, mais il avait un sens, et un sens beaucoup plus précis que n’auraient pu lui donner des phrases très compliquées.

« Heureux de te retrouver enfin, Criminel ! Je m’excuse d’avoir mis tant de temps à te découvrir.

— Inutile de t’excuser, Chasseur, surtout en de telles circonstances, et je t’avoue que je comprends mal les plaisanteries. Que tu m’aies retrouvé finalement n’a que peu d’importance, mais ce qui m’amuse c’est qu’il t’ait fallu près de six mois de cette planète pour y parvenir. Je ne savais d’ailleurs pas ce que tu étais devenu, et à présent je peux t’imaginer te baladant dans l’île pendant des mois et des mois et entrant dans toutes les maisons les unes après les autres. Remarque que tu as eu tout ce mal pour rien, car tu ne peux rien me faire à présent. Je te remercie simplement de m’avoir donné cette occasion de me distraire.

— Je suis persuadé que tu seras également heureux d’apprendre que mes recherches dans cette île n’ont duré que sept jours et que cet homme est le premier que j’examine ainsi. Je serais certainement parvenu à un résultat beaucoup plus rapidement si tu avais laissé paraître le moindre indice. Mais je dois reconnaître que tu as fait très attention. »