— Alors où voulez-vous en venir ? Vous ne pouvez pas essayer de faire peur à votre criminel avec le feu sans risquer de mettre en danger la vie de votre père.
— Je le sais fort bien, mais je songe simplement à mettre mon père dans une situation telle que selon toute apparence il ne pourrait échapper à l’incendie. Le fugitif aura peut-être envie de s’enfuir alors. Je me tiendrai à côté avec un bidon d’essence et des allumettes.
— Bravo ! répondit le Chasseur d’un ton sarcastique. Et par quel moyen avez-vous l’intention de mettre votre père dans une telle situation ?
— Vous allez voir. »
Le Chasseur commença à se demander sérieusement ce que son hôte avait dans l’esprit. Bob posa alors un autre bidon sur le bûcher en prenant soin cette fois d’en prendre un contenant une huile assez épaisse. Il prit alors un autre bidon d’essence, dont il dévissa à demi le bouchon, et alla s’installer de l’autre côté de la route à un endroit d’où il pouvait apercevoir l’appontement. Il conservait son regard fixé dans cette direction en jetant de temps à autre un coup d’œil vers le nouveau réservoir en construction. Il savait très bien que si quelqu’un descendait à ce moment-là et découvrait le petit bûcher qu’il avait préparé, ses réponses risquaient fort de ne pas être convaincantes.
Il n’avait pas pris la peine de regarder l’heure lorsque son père était parti en Jeep et n’avait aucune idée du temps qu’il lui avait fallu pour mettre en place ces bidons. Aussi ne savait-il pas de quelle durée serait l’attente. Il n’osait donc pas bouger de l’endroit où il se trouvait. Le Chasseur s’était abstenu de poser d’autres questions, ce qui d’ailleurs valait mieux, car Bob n’avait pas l’intention d’y répondre. Il n’aimait pas beaucoup agir ainsi en ayant l’air de se méfier du Chasseur qu’il avait fini par aimer, mais la simple idée de tuer une créature intelligente commençait à l’inquiéter, maintenant que le dénouement approchait, et surtout il voulait être certain d’attaquer celui qu’il fallait détruire. Pour un garçon de son âge, Bob possédait un esprit remarquablement objectif.
À son grand soulagement la Jeep apparut enfin. Au moment où la voiture s’engageait sur la jetée, le jeune garçon traversa lentement la route en se dirigeant vers la pyramide de bidons, tout en suivant des yeux son père. Lorsque la voiture atteignit la côte, elle fut cachée par d’autres hangars et le jeune garçon, s’approchant de la pile de bidons toute dégoulinante de pétrole, sortit la boîte d’allumettes. Ce faisant, il murmura la réponse longtemps préparée, à la question du Chasseur qu’il sentait toute proche.
« Ce sera très simple de les faire venir ici, vous allez voir. Je vais me mettre dans le hangar entre les bidons ! »
Sur ces mots il sortit une allumette de la boîte. Il s’attendait vaguement, à cet instant précis, à perdre tout contrôle de ses membres, car dans le cas où le Chasseur n’aurait pas été véritablement l’ami qu’il affirmait être, il n’aurait jamais laissé Bob gratter une allumette. Bob avait volontairement évité d’aller jusqu’au fond du hangar où il savait trouver plusieurs fenêtres, car le Chasseur ne devait pas savoir qu’elles existaient. Bob ne songea nullement qu’un criminel de l’espèce du fugitif aurait l’esprit assez prompt pour comprendre que Bob s’était réservé une voie de salut et qu’il pouvait ne pas être dupe du bluff du jeune garçon. Celui-ci avait prévu que sa phrase ne laisserait pas au Chasseur le temps de réfléchir. Deux éventualités s’offraient alors : ou il faisait confiance au garçon, ou il le paralysait sur-le-champ. Le projet péchait par certains côtés et Bob le savait bien, mais dans l’ensemble on pouvait en attendre des résultats certains.
Sans rien ressentir en lui, il frotta une allumette. Il se baissa et plongea la pointe enflammée dans une petite mare de pétrole. L’allumette s’éteignit aussitôt.