Par les yeux de son hôte, le Chasseur, assez mal à l’aise, vit Miss Rand retirer vivement sa main et se pencher pour examiner la blessure. Elle aperçut alors le petit film presque invisible et transparent qui couvrait la blessure. Elle en tira sur-le-champ des conclusions normales, mais tout à fait fausses. Pour elle la blessure n’était pas aussi récente que Robert l’avait déclaré et il s’était soigné lui-même avec le premier produit qui lui était tombé sous la main, probablement de la colle cellulosique. Il n’avait pas voulu le dire pour ne pas risquer une punition.

Elle n’avait naturellement aucun moyen de savoir que cette accusation était portée à tort, mais ne voulant pas envenimer les choses elle préféra ne rien dire. Elle prit une petite bouteille d’alcool, en imbiba du coton et essaya de faire disparaître le corps étranger.

Seul le manque de cordes vocales obligea le Chasseur à conserver le silence, sinon il aurait laissé échapper un hurlement de douleur. Son corps dépourvu d’épiderme s’offrait sans aucune protection à l’action déshydratante de l’alcool. Les rayons du soleil l’avaient gêné auparavant, mais à présent l’alcool lui faisait le même effet que de l’acide sulfurique concentré sur un être humain. Les cellules qui protégeaient la blessure de Bob furent tuées sur le coup et en se desséchant formèrent une poudre brune qu’un simple souffle aurait dispersé. L’infirmière aurait été vivement intéressée par cette transformation si elle avait pris la peine de regarder de plus près.

Elle n’en eut pas le temps. Sous le choc de la douleur soudaine, le Chasseur relâcha tout le contrôle musculaire qu’il exerçait dans cette région afin de tenir la blessure fermée. L’infirmière vit brusquement apparaître sous ses yeux une longue blessure très nette de cinq centimètres de long et d’un centimètre d’épaisseur qui se mit à saigner abondamment. Sa surprise fut égale à celle de Bob, mais elle se reprit très vite et appliqua une compresse qu’elle entoura d’une longue bande. Elle fut un peu étonnée de parvenir à arrêter si facilement le sang.

Robert Kinnaird se coucha tard ce soir-là.

Le jeune garçon était fatigué, mais il avait beaucoup de mal à s’endormir. Les effets de l’anesthésie locale que le docteur avait pratiquée pour poser deux agrafes sur sa blessure commençait à se dissiper et il sentait une douleur de plus en plus grande lui parcourir le bras. Il avait presque oublié la raison qui, à l’origine, l’avait poussé à se rendre à l’infirmerie, mais à présent que tout le remue-ménage s’était apaisé, il pouvait réfléchir plus calmement. Les troubles n’avaient pas reparu et peut-être ne se manifesteraient-ils plus jamais. S’il en était ainsi, pourquoi en parler au docteur qui ne pourrait rien faire ?

Le Chasseur avait également eu le temps de faire une revue rapide des événements. Au moment ou l’anesthésique avait été injecté, il avait complètement délaissé le bras pour reporter toute son attention sur son propre problème.

Il avait finalement compris que la moindre altération d’un des organes des sens ou de toute autre fonction de son hôte entraînait des troubles émotifs sérieux. Il se demandait même si la simple révélation de sa présence ne serait pas nuisible à sa tranquillité.

D’autre part, si le Chasseur s’en tenait à des moyens agissant sur une partie seulement du corps humain, le garçon ne comprendrait jamais que l’on cherchait à communiquer avec lui. L’idée même de symbiose entre deux formes de vie très évoluées était totalement inconnue de la race humaine, et le Chasseur en venait finalement à se demander ce qu’il fallait faire dans un tel cas. Il se trouvait ridicule de ne pas avoir compris cela plus tôt.

Mais alors que faire ? Comment pourrait-il entrer en conversation avec Robert Kinnaird ou tout autre être humain, par l’extérieur ? Il ne pouvait pas parler, n’ayant pas d’appareil vocal et même en tâchant de donner à sa forme une réplique des organes permettant à l’homme de parler, il n’était pas sûr d’arriver à un résultat. Il pouvait écrire si le crayon n’était pas trop lourd, mais quelle chance avait-il d’y parvenir ? En voyant une masse gélatineuse de deux kilos traçant des signes sur un papier, quel être humain aurait assez de patience pour attendre les résultats ou même en voudrait croire ses yeux ?