— Tu trouveras du baume pour les brûlures dans la petite armoire là-bas. Ce n’est pas grave, mais ça cuit. Je vais m’en coller une bonne couche. Pas la peine d’embêter les autres là-haut. »
Bob lui décocha une grimace en guise de réponse et alla chercher la pommade. Il aida le mécanicien à se soigner et quitta la salle des machines pour regagner sa cabine. La douleur se faisait plus intense. Dès qu’il fut seul et certain de pouvoir lire la réponse en toute tranquillité, il demanda au Chasseur :
« Je croyais que vous pouviez me protéger des blessures ? Regardez ce que vous avez pu faire à mon ancienne coupure. » Et il indiquait la longue cicatrice que l’on distinguait à peine encore sur son bras.
« Je me suis contenté d’empêcher tout épanchement de sang et j’ai détruit les bactéries dangereuses, répliqua le Chasseur, mais une brûlure est très différente d’une coupure. Pour vous empêcher de souffrir il faudrait couper les nerfs.
— Eh bien, coupez-les, car cela me fait mal.
— Je vous ai déjà dit que jamais je ne ferais quoi que ce soit qui pût vous diminuer physiquement. Les cellules nerveuses se reconstituent très lentement, et je ne veux pas vous priver de votre sens du toucher. La douleur est un avertissement tout à fait naturel. Je ne guéris rien, je me contente simplement d’arrêter toute perte de sang et toute infection. Quoi que vous puissiez penser, je ne possède pas de pouvoir magique. J’ai pu empêcher que cette brûlure ne fasse une grosse cloque en m’opposant à une fuite du plasma et croyez-moi, vous auriez souffert davantage autrement. Mais je ne puis en faire plus. D’ailleurs, même si j’avais le pouvoir de vous épargner de souffrir, je n’en userais pas. Il faut que vous conserviez l’habitude de faire attention à vous. J’ai assez à faire en m’occupant des petites blessures que vous pourrez recevoir. J’attendais toujours l’occasion de vous le dire et j’en profite à présent pour insister sur ce point. Vous devez faire attention comme si je n’existais pas. Autrement vous agiriez un peu comme une personne qui se refuse à observer le code de la route pour la simple raison que son garagiste lui répare gratuitement sa voiture. »
Le Chasseur avait pourtant fait autre chose, mais il n’en parla pas. En effet, une brûlure grave cause le plus souvent une forte commotion. Dans ce cas les vaisseaux sanguins de l’abdomen se relâchent, entraînant une diminution de pression dans le sang et la victime devient pâle et frise souvent l’évanouissement. Prévoyant cela, le Chasseur était intervenu au moment même de l’accident en resserrant les vaisseaux sanguins comme il l’avait fait précédemment autour des muscles de Bob et en synchronisant ses efforts avec le rythme des battements du cœur. Son hôte n’avait donc pas ressenti les nausées qui accompagnent en général de tels accidents. En même temps, le Chasseur avait entouré de ses propres tissus la chair brûlée pour empêcher toute perte de plasma.
C’était la première fois que Bob s’était adressé à son compagnon invisible sur un ton désagréable. Heureusement le jeune garçon avait assez d’équilibre pour comprendre que le Chasseur avait raison et pour dissimuler le léger ennui qu’il ressentait malgré tout devant le refus du Chasseur.
« Au moins, se dit-il, en secouant sa main qui le brûlait toujours, je ne risque pas de complications. »
Cet incident obligeait malgré tout Bob à modifier l’idée qu’il s’était faite de cette vie commune avec le Chasseur. Il avait cru que la période durant laquelle allaient se poursuivre les recherches ouvrait pour lui une vie paradisiaque. Il ne s’était jamais préoccupé sérieusement des petites blessures que l’on pouvait avoir, ni des rhumes et autres ennuis, mais il estimait que l’existence aurait été bien plus agréable s’il n’avait plus à y songer. Les piqûres de moustiques et de mouches lui étaient particulièrement désagréables, et il avait eu plusieurs fois envie de demander au Chasseur ce qu’il pouvait faire pour le protéger de ces sales bêtes, mais à présent il n’osait plus en parler. Mieux valait attendre et aborder ce sujet plus tard.