Son poste d’observation n’était pas des meilleurs, cependant il pouvait apercevoir une vaste portion d’horizon autour de lui. D’un côté, la plage s’étendait jusqu’à une ligne d’arbres minces et élancés surmontés de larges bouquets de feuilles qui s’agitaient comme des plumes. Il ne pouvait voir plus loin, étant trop bas sur l’eau, bien que la végétation ne fût pas trop touffue pour arrêter les regards. De l’autre côté, on apercevait une autre plage, jonchée de débris, au-delà de laquelle on entendait le rugissement des vagues. D’où il se trouvait, le Chasseur ne pouvait pas apercevoir l’océan mais il était aisé d’en découvrir la direction. Vers la droite se trouvait une petite étendue d’eau qui, estima-t-il, devait être un lagon empli par la tempête et qui se vidait, à présent, de son trop-plein par une étroite ouverture qui ne laissait pas entrer les vagues. Ceci expliquait la situation du requin qui avait dû être projeté dans cette mare et abandonné là par le reflux.
À plusieurs reprises, le Chasseur avait entendu des cris rauques qui provenaient des nombreux oiseaux que l’on apercevait dans le ciel. Cette constatation lui fut très agréable. Selon toute apparence, il existait sur cette planète d’autres créatures plus évoluées que les poissons. Et, par là même, il pourrait, avec un peu de chance, se glisser dans un être plus à sa convenance. Le mieux serait certainement de découvrir une créature pourvue d’intelligence, car en général, elles étaient plus aptes que les autres à se défendre. En outre, il aurait ainsi plus de possibilités de voyager loin, ce qui faciliterait la recherche, à présent indispensable, du pilote de l’autre engin. Pourtant, le Chasseur savait très bien que de sérieuses difficultés pouvaient s’élever en cherchant à entrer dans le corps d’un être intelligent nullement préparé à l’idée de symbiose.
Pour l’avenir, il n’avait plus qu’à s’en remettre au hasard. Mais s’il existait des êtres intelligents sur cette planète, ils pouvaient très bien ne pas vouloir admettre son point de vue. Et même, dans le cas contraire, le Chasseur risquait de ne pas les découvrir assez tôt pour tirer un parti intéressant de la situation. Mieux valait attendre plusieurs jours si cela était nécessaire, afin d’observer le mode d’existence qui était de règle en ces lieux. Par la suite, il pourrait dresser un plan pour se glisser dans la créature qui conviendrait le mieux à ses besoins. Le temps n’était pas d’une importance vitale, car il était à peu près certain que celui qu’il poursuivait n’avait pas plus de chance que lui de quitter cette planète. Sans aucun doute, une préparation lente et soigneuse donnerait de bons résultats.
Le soleil montait à l’horizon et le vent décroissait peu à peu pour ne plus être qu’une faible brise ; il commençait à faire chaud et le Chasseur s’aperçut très rapidement des modifications chimiques qui se produisaient dans la chair du requin. Elles étaient si prononcées que des visiteurs ne tarderaient pas à apparaître, si les créatures, vivant sur cette planète, étaient douées d’un sens olfactif suffisamment développé. Le Chasseur aurait très bien pu stopper net les progrès de la décomposition en détruisant, purement et simplement, les bactéries qui en étaient la cause. Mais il n’était pas particulièrement affamé, et d’autre part, il ne redoutait nullement de voir apparaître des êtres nouveaux. Tout au contraire !
II
L’ABRI
Les premiers visiteurs furent des mouettes. Elles descendirent lentement, une à une, et commencèrent à déchiqueter le corps du requin. Le Chasseur se cacha dans le ventre du squale et n’essaya pas de faire partir les oiseaux même lorsqu’ils commencèrent à piquer les yeux du poisson, ce qui allait le priver de tout contact visible avec le monde extérieur. Si des créatures intelligentes apparaissaient, il en serait prévenu de toute façon et, dans le cas contraire, mieux valait encore la compagnie des mouettes que la solitude.
Les oiseaux voraces restèrent là, en toute tranquillité, jusqu’au milieu de l’après-midi. Ils ne réussirent d’ailleurs pas à entamer notablement le corps du requin, car la peau rugueuse était à l’épreuve de leurs becs. Ils firent pourtant tout ce qu’ils pouvaient, et lorsque, brusquement, tous s’envolèrent, le Chasseur comprit qu’un élément nouveau venait d’apparaître dans le voisinage. En toute hâte, il fit glisser suffisamment de tissus par une fente respiratoire pour pouvoir y placer un œil et regarda lentement autour de lui.
Il découvrit immédiatement la raison de la fuite des mouettes. Dans la direction des arbres, que l’on apercevait au loin, des créatures énormes approchaient. C’étaient des bipèdes et, grâce à ses connaissances, le Chasseur jugea immédiatement que le plus gros pesait au moins soixante kilos, ce qui était énorme pour un être vivant de l’air. Une rapide estimation permit au Chasseur de conclure qu’il pourrait ajouter son propre poids et son propre besoin d’oxygène à une telle créature, sans que celle-ci s’en aperçût. En avant des nouveaux arrivants, une créature plus petite et dotée de quatre membres courait vers le requin mort en poussant des cris perçants qui semblaient ne jamais devoir finir. Le Chasseur estima que le quadrupède devait peser une vingtaine de kilos et il enregistra soigneusement cette découverte, car il pouvait en avoir besoin par la suite.
Les quatre bipèdes couraient aussi, mais beaucoup moins vite que le plus petit animal. À mesure qu’ils approchaient, le Chasseur, toujours caché, les examinait avec plus d’attention et ce qu’il découvrait lui plaisait infiniment. Les bipèdes semblaient pouvoir se déplacer assez rapidement et l’importance de leur crâne laissait supposer chez eux une grande intelligence, en admettant évidemment que cette race eût son cerveau logé à cet endroit. Leur peau semblait démunie de moyen de protection, ce qui promettait un passage facile par les pores. Ralentissant le pas, ils s’arrêtèrent à côté du corps du requin. Ils donnèrent alors une autre manifestation d’intelligence en échangeant des sons articulés, qui, sans aucun doute, étaient des paroles. Le Chasseur fut enchanté au-delà de tout espoir. Il n’avait pas osé espérer qu’un hôte aussi parfait parût si rapidement.