Il restait évidemment de nombreux problèmes à résoudre, car on pouvait affirmer, sans risques de se tromper, que ces créatures n’étaient pas habituées à la symbiose, du moins telle que la pratiquait la race du Chasseur. Il était certain de n’avoir jamais vu, auparavant, de semblables créatures et, pourtant, il connaissait tous les êtres avec lesquels ses semblables étaient en rapport. Si les nouveaux arrivants apercevaient le Chasseur, ils feraient certainement le nécessaire pour éviter son contact, et même, toute tentative immédiate du Chasseur pourrait faire naître un état de choses grandement préjudiciable à une coopération future. Pour le moment, mieux valait employer des moyens détournés.
Les quatre bipèdes restèrent quelques instants à regarder le requin tout en parlant entre eux. Puis ils s’éloignèrent sur la plage. Le Chasseur eut la vague impression, en examinant leur réaction, qu’ils trouvaient le spectacle plutôt déplaisant. Le quadrupède, en revanche, resta un peu plus longtemps à examiner le cadavre de plus près. Il ne remarqua pas l’œil étrange qui suivait tous ses mouvements. Un appel des autres créatures attira finalement son attention, et le Chasseur le suivit de son regard. À sa grande surprise, il vit que les autres venaient d’entrer dans l’eau et nageaient avec une facilité étonnante. Il nota ce nouveau fait en leur faveur. Bien qu’ayant regardé avec soin, il n’avait remarqué aucune trace de fentes respiratoires, ce qui laissait supposer que ces créatures possédaient une réserve considérable d’oxygène, car elles pouvaient rester sous l’eau assez longtemps. Le Chasseur songea immédiatement à en tirer parti. Dans l’eau il pourrait sans doute s’approcher très facilement d’elles.
D’après leur comportement, il était aisé de deviner que les bipèdes ne devaient pas très bien voir sous l’eau, en admettant même qu’ils le pussent, car ils faisaient constamment émerger leur tête au-dessus de la surface pour s’orienter. Le quadrupède avait encore moins de chance de voir approcher le Chasseur, car il ne mettait jamais la tête sous l’eau.
Ses observations poussèrent le Chasseur à agir tout de suite. Un pseudopode minuscule fut envoyé rapidement vers le fond de l’eau pour prendre appui sur le sable. L’œil demeura à sa place jusqu’au moment où le corps, semblable à de la gelée, eut franchi la distance qui séparait du fond le cadavre du requin. Un autre œil se forma alors à la surface de l’eau et le Chasseur ramassa le reste de son corps pour former une masse compacte, juste en dessous. L’opération avait duré plusieurs minutes, car le passage à travers les grains de sable n’avait guère été agréable.
L’eau très claire rendait inutile la garde d’un œil au-dessus de la surface. La masse de gelée s’allongea rapidement pour présenter l’apparence d’un long fuseau possédant un œil à l’avant, et qui nagea vers les autres aussi rapidement qu’il le put. En un sens, se disait-il, il est vraiment plus facile de voir sous l’eau. En effet, il pouvait se servir d’une lentille d’air qu’il rendait concave à l’aide d’une pellicule de son corps, ce qui lui fournissait un moyen de vision remarquablement transparent.
Il avait décidé de s’approcher le plus possible des bipèdes, avec l’espoir que sa venue ne serait pas remarquée et que les efforts qu’il ferait alors pour entrer dans le corps de l’un d’eux passeraient inaperçus. Malheureusement, les nageurs déplacèrent beaucoup d’eau, et le Chasseur s’aperçut très vite que seul un hasard extraordinaire pouvait le servir, car les créatures qu’il surveillait nageaient beaucoup plus rapidement que lui. En examinant de près la situation, il découvrit à côté de lui un large animal fait entièrement de gelée et présentant certaines analogies avec lui. Il s’aperçut également que de nombreuses créatures semblables peuplaient les eaux où il se trouvait. Selon toute évidence les bipèdes ne devaient pas considérer ces animaux transparents comme dangereux puisqu’ils se baignaient tout près d’eux.
Le Chasseur modifia donc sur-le-champ la forme de son corps et son mode de locomotion, afin de prendre l’apparence d’une méduse et s’approcha encore plus lentement de l’endroit où s’ébattaient les bipèdes. Sa couleur était légèrement différente de celle des autres animaux transparents, mais, à vrai dire, ceux-ci n’étaient pas tous identiques et l’apparence avait certainement beaucoup plus d’importance que la teinte. Son raisonnement était certainement juste, car il parvint presque à toucher l’un des bipèdes sans attirer son attention. Il étendit un tentacule, mais découvrit ainsi que le tégument multicolore couvrant une partie du corps des bipèdes était artificiel. Avant même qu’il ait eu le temps d’avancer davantage, le nageur s’était éloigné ! La conduite du bipède ne dénotait aucune frayeur, et le Chasseur décida d’essayer de nouveau. Cette tentative se termina comme la première.
Il se tourna successivement vers les autres créatures qui se trouvaient autour de lui, mais toujours ce fut l’échec. Pouvait-on imputer au hasard une telle répétition dans l’insuccès ? Il s’éloigna donc un peu pour observer ce qui se passait, afin d’en découvrir la raison. Cinq minutes lui suffirent pour comprendre que si ces créatures ne craignaient pas les méduses, elles évitaient du moins de les toucher. Il n’avait pas été heureux dans le choix de son camouflage.
Robert Kinnaird s’écartait des méduses sans même y penser ; il avait appris à nager à l’âge de cinq ans, et depuis neuf ans avait assez souvent senti sur lui les picotements que donnait leur contact, pour ne pas les rechercher. Lorsque le Chasseur l’avait touché pour la première fois, il était très occupé à jouer avec l’un de ses camarades, et bien qu’il se fût éloigné rapidement en remarquant la masse gélatineuse à côté de lui, il n’y avait attaché aucune importance. Cependant son attention avait été suffisamment éveillée pour qu’il s’efforçât de ne plus s’approcher de ce qu’il prenait pour une méduse.
Quand le Chasseur comprit enfin la raison de son échec, les jeunes gens cessèrent de nager et regagnèrent la plage. Très ennuyé, il les regarda quitter l’eau, mais continua à les observer pendant qu’ils couraient sur le sable. Ces créatures bizarres ne restaient donc jamais en place ? Comment aurait-il la chance d’entrer en contact avec un de ces êtres qui semblaient ne pas pouvoir demeurer immobiles ? Le Chasseur ne pouvait que les surveiller et réfléchir.