L’embarcation fut amarrée au pied d’une échelle de fer scellée dans l’appontement du côté de la terre. Rice et Bob firent rapidement deux nœuds à l’avant et à l’arrière du bateau pendant que les autres grimpaient sans plus attendre. Rice éprouvait quelque difficulté à monter à cause de son pied, mais parvint néanmoins en haut sans encombre. Une fois sur l’appontement, les jeunes garçons regardèrent longuement autour d’eux, se demandant ce qu’ils allaient faire.

L’appontement était une énorme construction et la production en huile de la semaine en occupait une bonne partie. Le nombre de barils augmentant, on avait multiplié les endroits de stockage. Quatre énormes réservoirs cylindriques arrêtaient la vue à l’autre bout. Aucun mur pare-feu ne séparait les réservoirs construits en acier et en béton d’où partaient d’énormes tuyaux aboutissant au ras de l’eau. Le matériel d’incendie se résumait en tout et pour tout à des tuyaux renfermant de l’eau sous pression qui devait servir, en principe, à balayer l’huile enflammée dans le lagon.

Entre les réservoirs, subsistaient un certain nombre de petits hangars rouillés qui ressemblaient aux magasins de matériel installés dans l’île. De l’autre côté de la jetée se trouvait un appareil d’aspect très compliqué qui pouvait servir à distiller l’huile brute sortie des réservoirs pour obtenir de l’essence ou de la graisse. Il était en effet meilleur marché de traiter sur place le produit brut pour fournir les besoins des habitants, plutôt que d’envoyer la marchandise à Tahiti pour la raffiner et être obligé de la faire revenir ensuite.

Pour l’instant tout l’intérêt des jeunes garçons était concentré sur le magasin du matériel. Aucun d’eux ne se souvenait d’avoir vu employer du grillage dans l’île, mais ne voulant pas s’avouer vaincus au départ, ils tenaient à épuiser toutes les possibilités. En file indienne, ils s’engagèrent sur l’étroit chemin qui serpentait entre les réservoirs.

Un léger flottement se produisit parmi eux avant d’atteindre le fameux magasin. Comme ils passaient devant l’un des petits hangars placés çà et là entre les réservoirs, une main attrapa Rice par le cou et l’attira à l’intérieur de la fragile construction. L’espace d’un instant les enfants s’arrêtèrent sur place complètement médusés, puis ils échangèrent des sourires de compréhension en entendant la voix de Charlie Teroa. Ce dernier parlait de passagers clandestins, de places à prendre, et paraissait assez énervé. La conversation se poursuivit quelques minutes sans que jamais la voix de Rice ne se fît entendre. Lorsque le rouquin rejoignit ses camarades il n’avait pas l’air très fier et baissait la tête. Teroa apparut derrière lui, un sourire bizarre aux lèvres, et il tressaillit imperceptiblement en surprenant le regard de Bob posé sur lui. Il dit alors :

« Mais dites-moi, les gosses, vous n’avez pas le droit de vous balader par ici.

— Au moins autant que toi », rétorqua Hay qui n’avait nullement l’intention d’abandonner le terrain tant qu’il existait encore une chance de trouver ce qu’il cherchait. « Tu ne travailles pas ici, que je sache.

— Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien, rétorqua Teroa de son air le plus calme. En tout cas j’aide les gens d’ici. Je parie que vous êtes en train de chercher quelque chose. »

La phrase avait la valeur d’une affirmation, mais on pouvait tout de même y discerner une vague interrogation.

« De toute façon ce que nous cherchons ne fera défaut à personne », répliqua Hay sur la défensive.