Aux derniers hangars la route s’arrêtait pour devenir une sorte de piste faite peu à peu sous les charrois de matériaux. Les ornières étaient si profondes que les garçons préférèrent parcourir ces quelques derniers mètres à pied et abandonnèrent leurs bicyclettes sous les buissons. Parvenus au-dessus du réservoir, ils descendirent à flanc de colline et longèrent la haute paroi pour atteindre le chantier où ils savaient trouver les ouvriers.
Comme les autres réservoirs, celui-ci était construit dans la colline qui avait été profondément entaillée. Le sol avait été aplani et recouvert de béton. Pour le moment, les terrassiers étaient occupés à construire le mur qui prenait appui sur le fond de la brèche. Les garçons constatèrent avec satisfaction que les fondations semblaient terminées, ce qui laissait supposer qu’on accepterait de leur prêter les outils dont ils avaient besoin. Tout se passa beaucoup plus facilement qu’ils ne l’espéraient. Le père de Rice accéda à leur désir et leur montra les barres à mine en les autorisant à les prendre. M. Rice avait sans doute des raisons personnelles de leur donner ce qu’ils voulaient, car la plupart des enfants de l’île entre quatre et dix-sept ans n’avaient rien à faire ce jour-là et les hommes qui travaillaient n’avaient qu’une idée : s’en débarrasser par n’importe quel moyen. Certains avaient même proposé que la classe soit rendue obligatoire sept jours sur sept afin d’être tranquilles ! Les garçons ne cherchèrent pas à analyser les raisons de leur succès et prirent les barres à mine sans tarder pour revenir à leur point de départ.
La matinée commençait bien, mais la suite des événements devait se révéler moins satisfaisante. Sans perdre de temps, ils gagnèrent le lagon et se mirent à l’œuvre. À tour de rôle ils plongeaient pour essayer d’entamer le ciment à l’aide des barres. On ne pouvait pas attaquer les bouchons de ciment du côté de la mer libre, car quiconque s’y serait risqué avait de forte chance d’être sérieusement blessé en se voyant projeté contre les arêtes aiguës des coraux. À l’heure du déjeuner, ils avaient réussi à écailler assez sérieusement le ciment pour ne pas perdre tout à fait courage, mais les résultats n’étaient guère sensibles.
Après le repas, ils se retrouvèrent, malgré tout, au même endroit, et eurent la surprise de découvrir qu’une Jeep était arrêtée non loin du lieu où leur bateau était caché. Rice et son père étaient assis dans la voiture dont l’arrière était occupé par du matériel qu’ils reconnurent au premier coup d’œil.
« Papa va nous faire sauter le ciment qui bouche les passages », cria le jeune Rice à l’approche de ses camarades. Son explication était d’ailleurs parfaitement inutile, car tous avaient compris ce qui allait se passer. « Il a pu quitter le chantier pour quelques heures pour nous aider, précisa Rice.
— Je suis prêt à tout faire pour avoir la paix, déclara alors le père. Vous allez tous rester auprès de vos vélos… Toi aussi, Kinnaird. Je vais porter les cartouches tout seul.
— Il n’y a pas de danger, répondit Bob qui voulait voir de plus près tout le matériel d’extraction et les explosifs.
— Pas de réflexion de ce genre, veux-tu ! lança M. Rice. Ton père tient essentiellement à ce que vous restiez tous assez loin pendant qu’il posera les charges et qu’il reviendra avec la boîte des détonateurs. Et il a rudement raison de ne pas vouloir vous voir traîner autour de lui. »
Sur ces paroles, M. Rice mit la voiture en marche et Bob, qui sentait qu’au fond M. Rice avait dit la vérité au sujet des volontés de son père, remonta à bicyclette et s’éloigna suivi du reste de la troupe.
La Jeep fut rangée devant la maison de Hay et le matériel débarqué. M. Rice insista pour porter lui-même les cartouches de dynamite ainsi que les détonateurs, bien que Bob ait déclaré qu’il était imprudent de tout transporter à la fois. Bob et Malmstrom se chargèrent des fils et du flotteur, puis la petite troupe partit à pied en direction de la plage. Ils s’en gagèrent nettement plus à gauche du chemin qu’ils avaient suivi le mercredi et se retrouvèrent bientôt à l’extrémité de la longue bande de sable.