— Ma théorie n’est pas cruelle aux femmes, Thérèse, elle n’est pas non plus entachée de sottise. J’applaudis de tout mon cœur à l’effort de ces vaillantes filles qui, pauvres, chétives, délaissées au milieu de difficultés inouïes, dans un travail incessant, luttent magnifiquement pour se faire, malgré leur faiblesse, une place au soleil, en dédaignant l’homme qui les a négligées. Ah ! nous en avons vu, vous et moi, à l’École, de ces étudiantes au canotier de feutre, à la jupe élimée et aux yeux ascétiques, dont les doigts maigres crayonnaient le cours, fébrilement. Plus près de nous, il y a cette petite externe russe : Dina Skaroff. Est-elle assez admirable avec ses bottines rapiécées, son éternelle robe de pilou et son travail acharné ! Elle nous l’a dit, l’anatomie la rebute, elle n’y peut appliquer son esprit rêveur et léger ; mais elle passe les nuits sur ses livres : elle en est blême, le matin, et c’est ainsi qu’elle a emporté son examen de première année. Vous croyez que je n’apprécie pas à sa juste valeur une femme de cette trempe qui, sans le sou, étrangère, timide, a su se tailler une telle personnalité et mordre à la vie de cette manière ? Seulement, je me tromperais bien, si cette farouche travailleuse ne cachait pas une jeune fille vibrante et passionnée, prête à secouer sa cuirasse d’indifférence et de sauvagerie pour s’épanouir en femme complète, le jour où la nécessité de gagner durement sa vie disparaîtrait, la laissant libre d’être, à sa guise, amoureuse, épouse et mère, comme les autres ! Et voilà, Thérèse, de quelle façon j’admets les femmes-médecins. Certes, je trouverais malséant que les hommes refusent encore à celles dont ils n’ont pas voulu devenir les maris le droit d’exercer des professions où elles peuvent vivre indépendantes au même titre qu’eux ; mais, si d’aventure ils les épousent, que tout rentre dans l’ordre, et que l’homme, se faisant le soutien du ménage, comme il est juste, la femme s’abandonne tout entière à sa fonction souveraine, qui est de vivre pour son mari, pour ses enfants.
Puis, regardant Thérèse, il ajouta :
— Je vous révolte, n’est-ce pas ?
La jeune fille était très pâle.
— Non, reprit-elle avec douceur ; vous m’aimez égoïstement, comme font les hommes. Vous me demandez très simplement de me sacrifier à vous, d’immoler à votre amour tout ce que j’aime et tout ce que je suis.
Étendant la main, elle ferma le robinet du gaz. Le bec du chalumeau s’éteignit, ce qui fit un grand silence. Le soleil frappait les pièces anatomiques : un embryon, de la grosseur d’une fève, s’illumina dans l’alcool où il flottait. Thérèse reprit d’une voix attristée, et qui se faisait plus douce :
— Je ne le pourrai jamais…
Guéméné, sans répondre, eut un geste désespéré. Elle dit encore :
— Il faudra prendre avec moi mon métier… ou m’oublier.
— Je tâcherai de vous oublier, alors ! dit-il en se redressant péniblement, comme sous le poids d’un découragement infini.