— Elle ne m’empêchera pas de vous aimer bien, Guéméné.

Il répliqua :

— Je voudrais cette tendresse de l’épouse qui s’est donnée toute à son mari, qui le réconforte, le calme, l’égaie ou le console, et reste toujours là, Thérèse, toujours… La tradition des épouses d’autrefois est bonne, elle est vraie, elle est naturelle. Tout ce qui rejette hors du foyer la vie de la femme est mauvais ; ou bien il faudrait remplacer la vieille théorie du mariage par je ne sais quelle formule de compagnonnage mixte…

Elle l’arrêta :

— Cette formule est précisément très belle, à mon sens, Guéméné. Associer deux êtres égaux, en même temps amants et amis, remédier, par un savoir et des fonctions identiques chez l’homme et chez la femme, aux malentendus conjugaux qui dérivaient jusqu’ici d’une disproportion intellectuelle, ne trouvez-vous pas cela louable et utile ?… Vous n’en êtes pas, je pense, à nier l’égalité des époux ?

— L’égalité, non, mais la similitude, Thérèse. Je ne dis pas la femme inférieure, je la trouve différente. Et, bien que tous vos efforts de femmes-médecins tendent à vous métamorphoser en jeunes hommes à jupons, vous demeurez par vos attitudes, vos idées, et avec votre science même, d’une autre essence que nous. Mille penchants secrets vous font dissemblables de ceux que vous copiez.

Mademoiselle Herlinge s’indignait sourdement. Une recherche scrupuleuse dans sa toilette, de laquelle on apercevait seulement, sous sa blouse, le sévère corsage de soie grise, démentait en elle toute tendance ridicule à se masculiniser. Elle niait de bonne foi la supériorité de l’homme, mais elle lui sentait obscurément un esprit plus précis, une volonté plus ferme, des conceptions plus audacieuses. C’était à cela aussi, sans doute, que pensait Guéméné. L’homme et la femme étaient égaux par l’intelligence, la valeur morale ; mais au premier il attribuait les hautes spéculations du cerveau, le génie possible ; à l’autre, il reconnaissait surtout la supériorité affective et sentimentale. Mais, en parlant, de « jeunes hommes à jupons » à propos des étudiantes, il avait du moins été injuste pour celle-ci.

— Nous ne sommes pas de petites pensionnaires, reprit-elle.

— Vous n’en avez pas moins les éternelles fonctions de la femme ; la grande vocation féminine vous entraîne toutes avec la même force, jeunes filles naïves ou savantes raisonneuses. Vous avez dans le sang les mêmes dévouements, les mêmes instincts tendres, Thérèse ; la nature vous a faites femmes avant que vous ayez choisi d’être médecins !

— Ah ! comme vous avez bien pris de votre race bretonne l’insupportable respect de la routine, mon pauvre Guéméné ! Eh bien ! c’est entendu ; laissons les femmes au pot-au-feu ou à leur aiguille, et verrouillons solidement la porte, surtout, pour qu’elles gardent leur place au foyer. Mais, dites-moi, que faites-vous de l’innombrable armée des filles sans dot, bloquées dans ce foyer d’où vous ne leur permettez pas de sortir, et, où vous savez bien, pourtant, que les épouseurs n’iront point réclamer d’elles l’honneur de les entretenir ? Elles mourront de faim, tout bonnement, mon cher, grâce à vos belles théories.