Et elle eut un geste convulsif des deux mains, comme pour retenir en soi cette subtile possession de son art, si durement acquise, si passionnément gardée.

— Vous parlez ainsi, Thérèse, parce que la vie affective est neuve en vous, que vous ne la connaissez pas bien ; vous demeurez encore trop étudiante pour être femme, complètement. Peu à peu, l’amour tuera l’étudiante en vous, et, à l’heure où s’épanouira votre âme féminine, vous comprendrez enfin pourquoi je réclame de vous le don absolu, sans réticence, sans arrière-pensée. Bien plus, vous en éprouverez le désir, la soif, comme une vraie femme !

— Une vraie femme ? Mais je le suis, je pense, et intégralement, puisque j’ai conquis toute l’intellectualité possible ! La demi-femme est celle dont le cerveau reste atrophié. Et vous voudriez que je me rapetisse à cet état ? En vérité, je me demande quelle est votre pensée, mon pauvre Guéméné !

— Ma pensée, vous la voulez ? Eh bien ! je suis un homme, je cherche ma compagne, pour faire ma vie avec elle, parce que c’est la loi, parce qu’il me faut un foyer, et une gardienne à ce foyer. Je veux bien trimer tout le jour, courir de maison en maison, ausculter des cœurs, faire cracher de vieux asthmatiques, délivrer des femmes, palper des nouveau-nés, constater des décès, mais à condition que cette partie assommante de la vie, qu’on appelle le métier, une fois accomplie, je trouve ma maison douce et une amie qui m’y attende. Cette amie, — je suis peut-être égoïste, mais je suis un homme et un homme normal, — je la veux pour moi seul. Je ne partagerai pas ma femme avec tout le monde… Ha ! ha ! ha ! le mari de la doctoresse, ce serait charmant !

Brutalement, il s’était levé en repoussant sa chaise, et il tournait comme un malade en fièvre autour du laboratoire exigu. Puis, tout à coup, saisissant Thérèse par les poignets :

— Vous m’échappez, je sens que vous m’échappez ! Restez-moi, Thérèse… je vous aime… pardonnez-moi ma violence. J’ai rêvé d’un tel bonheur auprès de vous, dans la traditionnelle intimité conjugale ! ne me dites pas que c’est bourgeois et démodé : ce bonheur que je souhaite, il est de tous les temps, parce qu’il est sain et naturel. La femme est faite pour la maison. Nous ne serions pas heureux, Thérèse, si vous couriez la clientèle, les cliniques, les hôpitaux, et si, au lieu d’être votre but, la famille vous devenait une entrave. Il ne faut pas manquer notre vie, bâtir notre foyer en aveugles. Je vous parais très encombré de préjugés, n’est-ce pas ? Je ne suis pas un rétrograde cependant ; je veux les femmes libérées, lucides et pensantes. J’ignore de quoi est né mon amour pour vous ; peut-être m’est-il venu de vous avoir beaucoup admirée. En tout cas, l’égalité intellectuelle qui sera entre nous me semble constituer le meilleur élément de notre bonheur. J’aime votre lumineuse pensée, j’en suis orgueilleux, mais je réclame d’en jouir seul.

Les traits un peu durcis, ses belles prunelles limpides et glaciales revenues à leur habituelle expression, mademoiselle Herlinge méditait ardemment sa défense. Elle reprit, en apaisant l’accent de révolte qui faisait trembler sa voix :

— Pourquoi réclamez-vous de moi ce que vous auriez bien garde de me donner : la vie intégrale ? Je m’explique. Vous estimeriez — à bon droit — mes prétentions excessives, si j’exigeais de vous, en gage d’amour, l’abandon de votre carrière ? Pourtant je suis médecin au même titre que vous ; nous avons fait des études semblables ; je possède des diplômes pareils aux vôtres : vous êtes docteur, je le serai d’ici peu… Quelle différence voyez-vous entre nous ?

— J’en vois une grande : cette passion que vous cachez en vain sous votre calme, cette convoitise qu’excite en vous la profession médicale. Vos âmes sereines de cérébrales ne connaissent que cette ardeur, mais vous en êtes dévorées… et c’est nécessaire ! Sans cet appétit violent de science et de diplômes, — parfois de diplômes seulement — vous verrait-on vous transformer en êtres d’exception, vous exténuer à des études qui dépassent vos forces, affronter une vie difficile, abdiquer des traditions délicates, remonter, avec une vigueur plus que masculine, le torrent des conventions et de l’habitude ?… Combien notre zèle est moins grand ! La carrière, vers laquelle il faut qu’un goût si vif vous entraîne, s’offre naturellement aux jeunes hommes et ils y abondent. Ils peuvent ne prendre à leurs cours qu’un intérêt secondaire — une promenade par le Quartier Latin, quelques stations dans ses brasseries, nous ont vite édifiés à cet égard — et devenir, par la force des choses, des médecins très sortables. Bref, l’homme accorde à ce métier, comme à tout autre, le temps et l’intérêt indispensables, par obligation, par devoir, mais il se réserve sa personnalité vraie, que n’accapare pas la profession. La femme, au contraire, s’y noie toute, avec ses qualités, ses aptitudes, ses faiblesses, sa sensibilité, ses affections… Tenez, à ma première autopsie, dès que le bistouri eut crevé le thorax du cadavre, on entendit un bruit mou sur les dalles : c’était votre serviteur qui perdait connaissance et s’affaissait comme une loque. Parmi mes camarades, beaucoup m’ont confessé la même aventure, et il est peu de jeunes étudiants qui, au spectacle de ce dépeçage humain, n’aient éprouvé d’abord de profondes sensations d’horreur. Ça passe, Dieu merci !… Or, je vous ai vue, lors de vos débuts à la Charité, faire de la dissection ; vous aviez la main suffisamment sûre, et à la question que je vous posais vous avez répondu fièrement : « Moi ! je n’ai jamais bronché devant le cadavre !… » Le fait est que, vous autres femmes supportez généralement cette scène macabre avec flegme, et j’ai noté que peu d’étudiantes se montraient incommodées, à l’amphithéâtre. Ainsi, nerveuses, délicates et sensibles, infiniment plus que nous, les hommes, vous demeurez impassibles, vous ignorez la répugnance physique à l’aspect de cette boucherie malodorante, tant le désir de voir, de savoir, de devenir médecin enfin, vous possède… Et vous vous étonnez, Thérèse, si, à l’idée que vous serez ma femme, je m’alarme de vous savoir dans l’âme cette passion souveraine, déformante, aveuglante ?

Mademoiselle Herlinge, pensive et attristée, repartit :