Mais aussitôt, reprenant son masque glacial, elle ouvrit la porte du salon d’attente et commença de recevoir ses clientes.

IV

Thérèse, qui avait passé son doctorat au début de l’année, s’ennuyait de sa longue oisiveté, brûlait de réaliser enfin la vie rêvée, de s’établir. Sa belle et robuste constitution regimba plusieurs jours contre les artifices médicaux et s’obstinait à produire ce lait maternel dont on ne voulait pas. Sa santé en souffrit. Cependant Fernand avait choisi une nourrice. Quand il l’eut amenée, qu’il présenta cette mamelle épaisse de plébéienne à la petite bouche du bébé, Thérèse, qui l’observait de son lit, le vit blêmir. Elle aussi en avait bien quelque chagrin.

— Que veux-tu, mon pauvre chéri ! murmura-t-elle, il le fallait.

Il la regarda, les yeux si mornes, si froids, qu’elle se tut ; et elle retomba dans le creux de l’oreiller avec une peur légère d’être moins armée pour n’avoir pas cédé, cette fois, enfin.

Pendant longtemps cette nourrice, en tiers entre elle et lui, fut une cause de crispations douloureuses. Lui ne pouvait voir téter son fils sans souffrir. Thérèse évitait son regard. Puis l’habitude consolatrice vint peu à peu, pacifia tout. D’ailleurs le bébé prospérait. Chaque jour, le papa le pesait, fier de ses reins potelés qui s’élargissaient, de sa poitrine rose, saillante. Riant de bonheur, il l’asseyait tout nu sur sa paume ; une béatitude semblait envahir le petit être : Guéméné s’épanouissait, s’imaginant donner à son fils, déjà, un grand plaisir. Thérèse, pour serrer l’enfant contre sa poitrine, avait des transports muets de tendresse. Elle le baisait des minutes entières, sans se lasser. Il y avait de la pitié dans son amour ; elle le jugeait malheureux d’être si petit, si faible, si impuissant. Elle imaginait des souffrances qu’il n’endurait pas, pour la joie de les apaiser. Quand elle se leva, qu’elle descendit à son cabinet, elle l’y promenait sans cesse dans ses bras, craignant toujours qu’il ne s’ennuyât. S’il arrêtait sur elle ces prunelles de nouveau-né où il y a tant de mystère, elle devenait haletante, croyant deviner une entente intraduisible dans leurs deux regards croisés. A peine Fernand revenu de courses, aux repas, pendant toutes les soirées, les conversations roulaient sur lui :

— Quand bébé sera grand…

Elle aurait voulu qu’il eût un an, qu’il prononçât quelques mots. Guéméné jouissait déjà de ses vagues lueurs d’intelligence. Il ne désirait pas brusquer les choses ; ce lent éveil de son fils à la vie l’intéressait, le passionnait, le satisfaisait ; il l’aimait dans le présent plus encore que dans l’avenir.


En août, Thérèse étant complètement rétablie, les Guéméné reprirent le chemin de Morgat, où ils avaient laissé de si délicieux souvenirs l’an passé. Ils les y retrouvèrent. Fernand revivait toutes les phases de son roman. Deux années déjà s’étaient écoulées depuis leurs fiançailles, et au bout de ce temps la persistance de leur tendresse avait quelque chose de glorieux, de vainqueur. La beauté de sa femme l’émouvait toujours autant ; il avait toujours la même soif de ses caresses. Certes son amour avait subi une crise : Thérèse lui avait paru indomptable, presque dure, en refusant de nourrir l’enfant. Il ne le lui aurait pas avoué, il se le cachait à lui-même, mais, à ce moment-là, de grandes ténèbres avaient envahi son cœur : une tristesse glacée, ce qui doit enfin succéder à un immense bonheur évanoui. Puis sa passion, vigoureusement, l’avait repris. Il ne penserait plus à ce lait tari de force, à son désir inutile, à son principe de l’allaitement par la mère prêché partout, méconnu dans sa propre maison. Thérèse était ainsi, volontaire, exceptionnelle, — si supérieure ! — et il savait bien qu’il pourrait subir d’elle les pires chagrins et l’aimer encore. D’ailleurs, il était heureux. Quand il la voyait bercer l’enfant, leur substance à tous deux, il se sentait communier avec elle : c’était la cohésion définitive de leurs chairs, le contentement absolu de tous ses besoins, la paix dans l’ordre familial.