Mais il fallait commencer dès maintenant un traitement : elle écrivit une ordonnance. Elle se sentait l’égale d’Artout, de Boussard. Ayant recommandé le lit, elle promit d’aller voir sa nouvelle cliente tous les huit jours.
De ce moment, s’ouvrit sa brillante carrière de doctoresse. Une dame du voisinage lui amenait, deux jours plus tard, son enfant malade. Elle fut demandée dans les hôtels du quai d’Anjou. Boussard, qui était surmené, commença de lui passer quelques accouchements. Au bout de six semaines, sa première cliente, absolument rétablie, vint en compagnie de son mari la remercier ; les deux jeunes gens paraissaient pleins de joie. Thérèse jouissait de leur enthousiasme, de leur admiration pour sa science. On ne voulait plus qu’elle pour soigner les trois enfants.
Elle choisit trois jours par semaine pour sa consultation, les lundi, mercredi et vendredi. Elle éprouvait une anxiété légère quand en approchait l’heure, craignait qu’il ne vînt personne, tremblait de ne pas réussir. L’affluence de malades qu’elle constatait chez son mari lui causait de l’envie. Quand les clients arrivaient, le valet de chambre posait la question :
— Le docteur ou la doctoresse ?
Quelquefois les malades, des femmes, venues pour Guéméné, se déterminaient soudain à la consulter, et passaient dans le cabinet de gauche au lieu d’entrer dans celui de droite.
Thérèse, radieuse alors, pensait :
« Une fatigue de moins pour mon pauvre Fernand !… »
Au fond, le fait d’enlever un cas à son mari la rendait glorieuse. D’ailleurs on se prit vite pour elle d’un certain engouement. Les femmes du monde trouvent assez « à la mode » d’avoir pour médecin une doctoresse. Celle-ci demeurera longtemps encore un être d’exception, un objet de curiosité. La réputation de madame Guéméné gagna la rive gauche ; elle eut des clientes rue de Varennes, rue de Bourgogne, et c’était un anachronisme vivant que cette jeune et moderne Princesse de Science franchissant le porche des vieux hôtels du faubourg, traversant la cour d’honneur des pompeuses maisons historiques de l’île Saint-Louis, pénétrant dans ces hautes chambres à trumeaux, là où vécurent, aimèrent et moururent jadis tant de princesses ignares et indolentes, ses sœurs aînées.
On l’entourait d’égards, d’attentions, de respect. On lui montrait une sympathie extraordinaire ; on la pressait d’invitations de toutes sortes.
— Et mon bébé ! disait-elle toujours pour motiver ses refus.