Il avait maintenant cinq mois, de grands yeux noirs pareils à ceux de Thérèse, savait accomplir, sur la prière de sa nourrice, quatre ou cinq mignardises avec ses mains déjà fortes et fermes de beau petit gars vigoureux. Il reconnaissait bien sa mère, quoique la voyant fort peu — il dormait chaque soir quand elle rentrait ; — mais il préférait son père et donnait à la seule vue de sa barbe des marques d’une joie excessive.

Madame Herlinge, la grand’mère, le déclarait fort avancé pour son âge. A la vérité, il dénotait déjà un excellent caractère, vif et gai ; le moindre objet brillant provoquait dans ses bons yeux de tout petit, des admirations, des extases.

Guéméné, quelquefois, suffoquait de bonheur en le regardant ; mais, bientôt après, un déchirement le martyrisait lorsque, Thérèse partie, il devait s’en aller aussi et laisser l’enfant à la garde de la nourrice. Durant les premiers mois, le bébé avait au moins dormi dans leur chambre ; il advenait maintenant qu’un coup de téléphone dérangeât Thérèse au milieu de la nuit, quand le docteur lui-même était dehors. On dut alors remettre, chaque soir, l’enfant à la « remplaçante ». La jeune doctoresse, passionnée pour son œuvre, s’y absorbait tout entière : son mari lui en voulait de ne concevoir aucune inquiétude. Verrait-il se réaliser ses craintes d’autrefois : sa femme, que le métier prenait de plus en plus, allait-elle en faire l’exclusive préoccupation de sa vie ? Il la blâmait silencieusement. Il aurait souffert davantage si, à cette époque, la profession elle-même ne lui avait offert tout à coup un puissant dérivatif.

D’un tempérament modeste, un peu taciturne, il poursuivait dans le secret ses études au laboratoire de thérapeutique expérimentale, à l’École de Médecine. Nul ne savait, dans son entourage, qu’il cherchait le sérum du cancer. Pendant des mois de patience, il l’avait cependant cultivé sur du bouillon de mamelle de vache, ce micrococcus mystérieux que son génie scientifique avait depuis longtemps pressenti. Puis, ç’avait été le travail d’inoculation : les cancers, les tumeurs de types variés reproduites chez des cobayes, des lapins, des rats blancs. Simultanément, il poursuivait le traitement palliatif chez le malheureux Jourdeaux, combattant la cachexie, s’acharnant à le conserver vivant pour le jour où triompherait sa thérapeutique de laboratoire… Et ce jour était venu. En atténuant la virulence des toxines, par un dosage lentement tâtonné de sels chimiques, il avait constitué un sérum. Sur sept lapins inoculés, quatre avaient pris le cancer ; chez trois d’entre eux, l’injection du sérum avait déterminé la résorption de la masse cancéreuse ; le quatrième seul avait péri. Sur treize cobayes cancéreux, il avait obtenu trois cicatrisations complètes, cinq disparitions de l’intoxication générale ; cinq avaient succombé.

Ce fut alors qu’il inaugura sur Jourdeaux la méthode des piqûres.

Un soir, il revint triomphant ; il s’était attardé boulevard Saint-Martin, où il allait tous les jours, et, à peine arrivé, saisissant Thérèse aux épaules :

— Tu sais, je guéris Jourdeaux !

La jeune femme le regarda, puis sourit :

— Mon pauvre ami, quelle plaisanterie !

— Je ne plaisante pas ; j’ai trouvé le sérum antinéoplasique.