— Je voudrais vous parler en particulier, vint lui dire tout bas madame Lancelevée.
Et, comme Guéméné se préparait à les suivre, elle le repoussa doucement.
Alors, dans la pièce contiguë où le jour commençait à blanchir les guipures des rideaux, ils se trouvèrent en tête à tête. Ils se considérèrent un instant, les paupières palpitantes, et cette minute de silence fut si étrange, si tragique, qu’ils eurent conscience aussitôt de se troubler mutuellement, de s’attirer l’un l’autre, et de résister encore, comme si l’heure n’était pas venue… Et il en allait toujours ainsi. Ils s’étaient vus à la clinique de la Charité, — où elle venait parfois, sans fausse pudeur, chercher sa présence ; — à son cours, — où avec l’orgueil de sa franchise, elle se plaçait au premier rang de l’amphithéâtre. — Ils s’étaient rencontrés dans la clientèle, où elle l’avait appelé en consultation. Jamais un mot, une attitude n’avait démenti leur froideur. Mais, à chaque fois, en dépit de tout, l’emprise réciproque se renforçait. Il l’éblouissait par son génie ; elle le dominait par son mystère. Rigides l’un devant l’autre, pareils à des statues, ils se regardaient en face, se défiant presque.
— Mon cher maître, dit-elle, il y a dans ce ménage un point délicat dont je voulais vous avertir. Mon confrère madame Guéméné, pour se livrer plus aisément à sa profession, a pris une nourrice ; j’ai su, par des indiscrétions, que ce fut contre le gré de son mari… Or il se pourrait aujourd’hui que cette nourrice ne fût pas tout à fait étrangère à la maladie de l’enfant. Je l’ai confessée. Elle m’a avoué qu’étant très fatiguée, certains jours, elle calmait l’appétit vigoureux du bébé par du lait coupé d’eau. J’ai demandé si cette eau était bouillie : « Presque toujours », m’a-t-elle répondu. Ce « presque » en dit long… D’autre part, elle a nourri en province, il y a trois ans, un enfant qui est mort à treize mois d’une méningite tuberculeuse.
— Ah ! fit Boussard, comme plus attentif encore.
— Je le sais, mon cher maître, vous avez noté de ces cas inexpliqués d’infection due au lait de femme. Bref, le pauvre bébé — vous le pensez comme moi — ne peut guérir ; les malheureux parents ont perdu pour le moment toute faculté de diagnostic, ils ignoreront peut-être la vérité ; je crois un devoir d’humanité de la leur taire. Songez, en effet, au sujet de désaccord que deviendrait entre eux la mort de leur enfant, s’ils pouvaient l’imputer à cette nourrice ! Quel remords pour ma jeune confrère, quel reproche dans la douleur de son mari !… Évitons, voulez-vous ? qu’ils soupçonnent cette femme.
— Ils ne la soupçonneront pas, madame, et je vous remercie de la précaution que vous avez prise en m’en avertissant.
Et ce fut tout. Cérémonieux et impénétrables, ils retournèrent près de l’enfant malade. Le père et la mère souffraient en silence. Le bébé ne se plaignait plus. De temps à autre, un sanglot de Thérèse éclatait. Guéméné restait morne, les bras noués. Le docteur Boussard et madame Lancelevée, témoins de cette convulsion soudaine de douleur qui agitait ce ménage amoureux, songeaient tous deux au secret qui les unissait, et chacun d’eux savait qu’ils y songeaient ensemble. La théorie du célibat des doctoresses triomphait. Celle-ci avait imprudemment voulu allier sa maternité et sa profession masculine : le pauvre bébé mourait victime de cette présomption. Madame Lancelevée avait dit : « Entre son enfant et son métier il lui faudra choisir. » Aujourd’hui, elle regardait Boussard avec ce calme d’une femme qui déjà, en pensée, appartient à un homme ; et voici que devant eux se plaçait, comme un avertissement, comme une menace, le douloureux tableau de ces époux désespérés, qui justifiait d’avance son principe de l’amour sans contrat, sans famille…
Bientôt Herlinge, le grand-père, accourut. L’oncle Guéméné vint aussi. Et ils étaient là six médecins renommés, chercheurs, penseurs et savants, qui entouraient, impuissants, l’agonie du petit être.
Elle dura jusqu’au soir. Après quelques légers spasmes, il expira sur les genoux de sa mère, très doucement, comme une flamme qu’on souffle. La grand’mère, pour les soins funèbres, prit le petit cadavre. Fernand étouffa un gémissement. Thérèse, éperdue, lui tendit ses bras vides : il hésita une seconde avant de s’y jeter. La femme et le mari restèrent longtemps enlacés, sans une caresse, sans une parole, sans une larme…