Il ne proféra jamais un reproche ; jamais il ne rappela l’allaitement mercenaire de leur enfant ni son tragique échec ; ils ne s’expliquèrent jamais sur ce sujet, mais un doute pénible continua de planer entre eux. Elle et lui regrettaient ensemble ce lait maternel qu’on avait tari, ces soins qu’elle avait refusés au pauvre bébé. Ces pensées se glissaient dans toutes leurs paroles, dans tous leurs regards. Guéméné ne cessait de dire, à propos de tout :

— Si notre pauvre Nono était là !…

Lui qui se confinait dans le présent, quand il possédait encore son bébé, lui qui faisait fi des rêves d’avenir, jouissant de cette âme nébuleuse du troisième, du cinquième mois, imaginait aujourd’hui son enfant à sept ans, à dix, à quinze, à dix-huit… Et il le pleurait comme si, d’un coup, il avait perdu des fils de tous ces âges. Il l’avouait maintenant, c’était pour cet enfant surtout qu’une ambition l’avait mordu. Et il refusait de retourner au laboratoire :

— Ah ! si mon pauvre Nono était encore là !…

Sa rancune contre Thérèse croissait. Par dignité, par pitié aussi, il lui cachait ses méditations continuelles. Comme il l’avait suppliée pourtant de nourrir leur enfant ! Le jour où, devant ses seins gonflés, il avait présenté le pauvre petit avec une dernière prière, elle avait eu un geste si cruel ! « Je t’en prie, mon ami, n’insiste pas. » Il la trouvait très coupable.

Peu à peu, ils évitèrent de causer de leur chagrin. Ils n’avaient plus ni effusion ni échanges. Thérèse souffrait atrocement de cette froideur : il le constata et s’en réjouit. Il aurait voulu se détacher d’elle complètement. Mais quand il rentrait, le soir, harassé, las d’avoir tout le jour ruminé son amertume, et qu’il retrouvait cette belle et triste épouse que la douleur faisait plus vibrante, plus sensible, ses griefs s’évanouissaient, et il sentait sa passion l’enchaîner encore à elle, comme autrefois.

Cependant l’amélioration dans l’état de Jourdeaux n’avait pas continué. Fernand retournait, chaque jour, boulevard Saint-Martin. La bonne et tendre jeune femme comprenait sa peine. Il lui parlait de son bébé mort. Parfois elle pleurait en l’écoutant.

QUATRIÈME PARTIE

I