— Pourtant vous aviez dit oui, Thérèse ; j’aurais pu vous avoir, je pourrais partir d’ici en possédant le bonheur. Une femme telle que vous s’est promise à moi ! et je pourrais, si je le voulais, emporter dans ma maison la certitude de vous y amener un jour. Et je vous aime en insensé, et mes bras pourraient vous prendre comme une fiancée, oui, j’aurais le droit, j’aurais le droit…

— Taisez-vous ! interrompit-elle, effrayée devant l’exaltation du jeune homme ; cette porte vitrée clôt à peine, la religieuse est là qui peut vous entendre.

Il poursuivit sans plus de précautions :

— Depuis huit mois j’ai ressassé mon amour dans ma solitude, et je m’enfermais chez moi pour m’en nourrir secrètement, comme une bête qui se terre pour se repaître d’une proie précieuse. Endormi, je vous ai vue en rêve ; éveillé, je vous voyais mieux encore ; vous m’halluciniez sans cesse ; je n’ai pensé qu’à vous, je n’ai travaillé que pour vous, j’ai peuplé ma maison de votre vision mille fois répétée ; j’ai souffert, j’ai pleuré, j’ai tendu les bras vers vous, jour et nuit, passionnément. Et voici qu’aujourd’hui je vous vois, je vous adore, j’ai le droit de vous étreindre… et non, non, non ! ce sera non !

Pâle, frémissant, les poings serrés, il affirmait en coups nerveux de son talon sur le plancher, son infrangible volonté, l’indomptabilité morne de sa race, pendant que, debout devant lui, Thérèse, blême et accablée, réagissait aussi contre l’élan de pitié féminine qui, dans ce trouble, l’eût jetée avec des mots de douceur, irrévocablement, à cet homme : Tous deux formaient un couple harmonieux et beau ; la nature, leur jeunesse, insidieusement, les sollicitaient de s’unir ; mais entre eux l’orgueil s’insinuait en invincibles obstacles.

Thérèse tendit la main :

— Adieu, Guéméné… mais c’est vous qui l’aurez voulu…

Il s’écria :

— Ah ! remerciez-moi d’avoir la force de m’en aller ! Je sais quelles misères nous attendaient dans cette union équivoque où vous n’auriez été qu’une demi-épouse, où ma jalousie vous eût déchirée, où, détournée ailleurs, vous auriez laissé mes tendresses inassouvies. Je souffre bien, mais j’aime mieux pleurer mon amour intact qu’empoisonné.

— Vous ne pouvez pas comprendre, Guéméné ; moi-même je n’avais pas compris, avant ce jour, ce que ce métier a pris de moi. Ne m’en veuillez pas, je ne puis pas y renoncer, je ne puis pas ! Qu’est-ce que la banalité de l’existence à laquelle vous me conviez, auprès de ces luttes silencieuses, lentes et passionnées contre la maladie, ces plongées incessantes dans le mystère de la vie, ces spectacles de l’inépuisable physiologie ! Nul ne saura jamais ce que j’éprouve, les jours d’entrée à l’hôpital, quand je trouve dans ma salle une malade nouvelle et que je palpe le problème vivant qu’est ce corps, avec son mal ignoré qu’il faut déchiffrer, déterminer, maîtriser… Oh ! Guéméné, Guéméné, vous ne les connaissez donc pas, vous, les transes grisantes du diagnostic, et la volupté de l’auscultation et le triomphe des prévisions confirmées ?… Et quelle puissance nous détenons ! Lire ainsi dans l’invisible, dans l’obscurité des organes, lire moralement, par déductions, et voir dans le corps vivant aussi bien qu’à l’autopsie… Et l’autopsie ! quelle merveille, avec ses révélations qui viennent sanctionner tout l’échafaudage des hypothèses émises sur un cas mystérieux ! Souvent voyez-vous, j’ai frémi, pendant des auscultations difficiles, en présence de secrets que le corps vivant ne voulait pas lâcher, alors que je songeais à l’autopsie qui mettrait à nu les viscères, illuminerait nos obscurités, nos incertitudes ; oui, l’autopsie je l’ai quelquefois désirée fiévreusement, quand je savais à quelques pouces de chair, sous ma main, la réalité insaisissable de la maladie ; je l’ai désirée avec révolte, avec curiosité, comme une petite fille à qui vient l’envie de découdre sa poupée. Parfois, déroutant toutes les prévisions, le malade guérissait, remportait son corps sans qu’on eût rien connu, et l’incertitude subsistait. Mais souvent aussi la dissection se faisait. Ah ! il y a eu de belles heures dans ma vie, Guéméné !…