Il l’écoutait chanter, ardente et secouée d’enthousiasme, cet hymne à la physiologie presque indécent d’inhumanité. Il l’aurait aimée féminine et sensible dans son art, soignant pour guérir, par compassion, par bonté. Il lui aurait voulu des rêves de dévouement et de charité qu’il n’avait pas été sans connaître lui-même, au début de ses études. Une tendre pitié, quelque chose de plus raffiné, de plus délicat que la philanthropie des grands docteurs, eût été pour Guéméné la raison d’être et comme la justification des femmes médecins. Mais il voyait, au contraire, en celle-ci, plus d’indifférence devant la personnalité du malade que n’en montrent, d’ordinaire, les étudiants.

Elle acheva :

— J’ai là une passion inguérissable. En vous promettant de m’en défaire, je commettrais une mauvaise action : elle me reprendrait.

A ce moment, un brouhaha monta de l’escalier : des voix d’hommes, un piétinement, des murmures. Thérèse releva le rideau de la porte vitrée et dit :

— Voici mon père.

Le docteur Herlinge arrivait, coiffé de sa toque noire, avec sa blouse et son tablier blanc. Derrière lui se pressait une masse d’étudiants, de médecins, de savants, hommes jeunes et vieux, parisiens ou provinciaux, élégants ou négligés, parmi lesquels on apercevait aussi des femmes. Ils formaient au célèbre médecin, dont ils venaient suivre la clinique du mercredi, une cour glorieuse. Le maître, d’un air las et détaché, traînait à sa suite cette foule de gens avides de l’entendre. Il était petit et fluet. Dans son frêle visage parcheminé brûlaient, d’une ardeur voilée, ses yeux bleus étranges. Ses cheveux grisonnants s’échappaient en touffes de la toque. La religieuse de service, venant au-devant de lui, ouvrit la porte de la salle.

Ayant jeté à Guéméné un nouvel et furtif adieu de la main, Thérèse sortit de son laboratoire et se glissa parmi le groupe d’hommes qui s’engouffrait silencieusement dans la salle. Elle avait à présenter à son père des observations sur trois entrantes ; elle le rejoignit avec peine, bien qu’on s’écartât pour la laisser passer. Elle était plus pâle que de coutume, avec un cerne noir sous la paupière.

Alors Guéméné s’esquiva. Comme il descendait l’escalier, il croisa une jeune fille pauvrement mise qui s’appuyait à la rampe pour monter. Elle portait un chapeau de paille sans garniture, sous lequel brillaient des yeux d’une extraordinaire vitalité. De sombres bandeaux cachaient plus qu’à demi son front mat.

— Bonjour, mademoiselle Skaroff ! — dit le jeune homme.

Elle tendit sa main nue, impassiblement.