— Vous ne recevrez personne pour moi aujourd’hui. Vous direz que je suis souffrante, que l’on s’adresse à Monsieur.

Il tressaillit. Entendait-il bien ? L’acte nécessaire était-il accompli déjà ? Cédait-elle ?

Dès qu’ils furent seuls, tout tremblant, il s’approcha, lui dit à l’oreille, très bas :

— Explique-moi…

Il était radieux, triomphait presque, s’attendait à une explosion de tendresse. Mais la jeune femme se défendit contre tout abandon :

— Attends trois jours ; ne me demande rien ; laisse-moi, veux-tu ?

Puis, comme il s’écartait avec une indicible expression de tristesse, elle ajouta :

— Ah ! mon pauvre chéri ! que tu me tortures !

Ce fut une plainte poignante dans la bouche de cette orgueilleuse Thérèse qui s’efforçait au déchirement décisif, avec une loyauté, une sincérité absolues. La lutte durait depuis deux semaines. Ses nuits en étaient obsédées ; elle voyait en rêve des femmes couchées, agonisantes, qui la suppliaient de les guérir ; mais une force secrète la liait : elle ne pouvait faire un pas vers les malheureuses.

Fernand lui paraissait agir avec dureté en exigeant d’elle cette abdication. Mais elle le chérissait si profondément qu’elle envisagea de bonne foi le renoncement, dans la crainte de perdre son amour. Plus le temps avançait, moins elle savait que résoudre. Jamais son métier ne lui avait semblé plus beau. Elle soignait une jeune fille atteinte d’une scarlatine infectieuse, et voici que la malade arrivait à la convalescence après qu’on avait perdu tout espoir. Thérèse goûtait, comme une ivresse, le triomphe de cette guérison, la reconnaissance des parents, cette autorité qui la faisait comme une reine au chevet de cette autre femme, plus jeune, sauvée par elle de la mort. Partout on l’adulait, on l’aimait, on la glorifiait. Elle travaillait prodigieusement, parcourait toute la presse médicale, se refaisait une thérapeutique dans les livres nouveaux que Boussard venait de publier. La science s’élargissait toujours devant elle. Toujours curieuse, avide d’en savoir davantage, elle continuait de fréquenter les hôpitaux, passait sa matinée tantôt à la maternité de Beaujon, dans le service d’Artout, tantôt aux Enfants-Malades, tantôt chez Boussard, à la Charité. Elle apportait à l’exercice de sa profession la passion la plus noble, la plus intelligente. Elle menait une vie effrénée de pensée, de recherches. Ses maîtres, quelle que fût leur opinion sur la femme-médecin en général, l’admiraient ; elle sentait partout leur sympathie, leur aide. Un jour que madame Herlinge lui demandait : « N’as-tu pas un grand chagrin, comme ton père, lorsque tu perds un malade ? » elle avait pu répondre : « Mais, maman, je n’ai jamais perdu un malade !… » Cette activité, ce tourbillon intellectuel la faisaient pleinement heureuse. Le souvenir douloureux de la mort de son bébé, qu’elle pleurait souvent, disparaissait dans le cercle affolant de ses préoccupations grisantes. Et c’était à tout cela qu’il fallait s’arracher. Son mari l’aimait moins, il l’avouait, et cette confession épouvantait la jeune femme ; mais sauverait-elle leur amour menacé en lui sacrifiant son art avec toutes les satisfactions qu’elle en tirait ? Et elle avait voulu tenter une concluante expérience, se plonger dans une retraite de trois jours, anticiper sur l’acte nécessaire, s’essayer à la vie calme, monotone et effacée de celles qui gardent le foyer. C’est alors que, sous un prétexte de santé, elle avait décidé d’écarter la clientèle trois jours durant, pour se cloîtrer chez elle.